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University of Ottawa
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UiN DEMI-SIECLE
DE
MUSIQUE FRANÇAISE
ENTRE LES DEUX GUERRES
1870-1917
LIBRAIRIE FELIX ALCAN
LES MAITRES DE LA MUSIQUE
ÉTUDES d'histoire ET d'eSTHÉTIQUE
Publiées sous la direction de M. Jean GHANTAVOINE
Collection honorée d'une souscription du ministère de l'Instruction publique
et des Beaux-Arts.
Cliaque volume in-8° écu de aSo pages environ, 3 fr. 5o
Publiés :
Palestrlna, par Michel bhKNhi, 4" édition.
César Franck, par Vincent d'Indy, 7'' édition. \
J,-S Bach, par André Piruo, V édition. '
Beethoven, par Jean Chantavoine, 9« édition.
Mendelssohn, par Camille Brllaiguiî, 3» édition.
Smetana, par William Ritteh.
Rameau, par Louis Laloy, 2" édition.
Moussorgsky, par M.-D. Calvocobf.ssi, 2' édition.
Haydn, par Micmf.l Brenet, 1'^ édition.
Trouvères et troubadours, par Pierriî Aurry, 2" édition,
revue et corrigée.
Wagner, par Hknri Lichtenbei\gkr, 4" édition.
Gluck, par .Julien Tiersot, o' édition.
Gounod, par Camille Bellaigue, 2» édition.
Liszt, par Jean Chantavoine, 3i= édition. '
Haendel, par Romain Rolland, 3'' édition.
Lully, par Lionel de la Laurencie.
L'Art grégorien, par Amédée Gastolé. 2° édition.
J.-J. Rousseau, par Julien Tiersot.
Meyerbeer, par Lionel Dacriac.
Schutz, par André Pirro.
Mozart, par Henri dr Curzon.
Les Créateurs de l'Opéra-Comique Français, par G. Cicuel.
Victoria, par Henri Collet.
Eli préparation :
Brahms, par P. Landormv. — Schumann, par Victor Basch. — Chopin.
par Louis Laloy. — Berlioz, par P. -M. Masson. — Les Couperin, par Henri
Ouittard. — Schubert, par Gaston Carraud. — Massenet, par Xavier
Leroux, etc., etc.
DU MÊME AUTEUR :
Histoire de la Chanson populaire en France. (Ouvrage couronné par
rinslitut.; Plon-Nourrit, 188(1.
Musiques pittoresques. Fischbaclier, 1889.
Rouget de Liste, son œuvre, sa vie. Delagrave, 1892.
Etude sur les Maitres-Chanteurs. Fisclibaclicr. 1899.
Ronsard et la musique de son temps. Fisclibacher, Breitkopf et Haer-
tel, t9Û2.
Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises. Librairie
Daupliinoisc ((ireiioblo), i90o.
Hector Berlioz et la Société de son temps. (Ouvrage couronné par
l'Académie française.) Haclietle, 1904.
Notes d'ethnographie musicale. Fischhactior. 1905.
Les fêtes et les chants de la Révolution française. Haclictte 1908.
Correspiiiidaiice d'Hector Berlioz : Les Années romantiques. Calmann-Lévy.
Histoire de la Marseillaise, illustré, Deiagrave, 1915.
Avant-propos et appendice nuisical au Romancero populaire de la
France, de G. Doncieux, Bouillon, 19U4.
Chants populaires pour les écoles (en collaboration avec Maurice Bou-
clior!, .i srries. Ilachelle et ('.'» et Rouart-LeroUe.
Mélodies populaires des provinces de France, Noëls français,
Chants de la Vieille France, etc. Au Ménestrel, Heugel el C'*.
EN PRÉPARATION
Ch. W. Gluck et la philosophie du XVIHi' siècle. (Librairie Félix Alcan.)
LES MAITRES DE LA MUSIQUE
UN DEMI-SIECLE
DE
FRANÇAISE
ENTRE LES DEUX GUERRES
1870-1917
JULIEN TIERSOT
-' '- ' ^ "^^ - ^ J^l
LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
I08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Io8
191. S
Tous droits de reproduction, de traductiou et d'adaptation réservés
pour tous pays.
L.\ DEMI-SIÈCLE DE MUSIQUE FRANÇAISE
ENTRE LES DEUX GUERRES
1870-1917)
Dans le bouleversement profond qu'ont intro-
duit dans toutes les j)arti(!S de notre activité
nationale les événements ((ui durent (lc|)iiis plus
de trois ans, il importe de taire un retour sur
nous-mêmes et de procéder à un examen de cons-
cience général. Les arts — la musique moins
qu'un autre — ne sauraient échapper à cette
nécessité. Ce qu'ils seront demain, nous l'igno-
rons encore : mais il faut que nous nous rendions
bien compte de ce qu'ils sont aujourd'hui et que
nous nous souvenions exactement de ce qu'ils
étaient hier; car c'est par des revisions de cette
sorte que nous arriverons le mieux à nous con-
naître et savoir ce dont nous sommes capables.
C'est dans cet esprit que nous entreprenons de
jeter un regard d'ensemble sur l'état de la mu-
sique française pendant le demi-siècle qui vient
de s'écouler.
La détermination de cette période n'a rien
d'arbitraire : les quarante-sept ans qui' séparent
1870 de cette quatrième année de la nouvelle
ÏIF.KSOT. — Mus, franc. j
2 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
guerre représentent, au point de vue général,
une époque parfaitement délimitée ; et à cette
époque correspond de môme une évolution de
Tart musical toute différente de celle que les
générations antérieures avaient connue : la
musique moderne, pour la formation de laquelle
l'école française a fait preuve d'une activité et
d'aptitudes jusqu alors insoupçonnées.
Nous en étudierons les manifestations et,
disons-le tout d'abord, nous les étudierons avec
sympathie. Gela n'est point défendu. Il est vrai
que ce n'est pas usuel, et ce sera peut-être une
assez grande nouveauté que de voir consacrer
un livre à la musique française dans l'intention
de la louer. Sans doute on peut lire des ouvrages
où est présenté l'éloge de tel artiste ou de telle
école; mais ces sortes d'apologies ne vont guère
sans des arrière-pensées agressives à l'égard
des autres maîtres ou des écoles oîi l'on pro-
fesse des doctrines différentes. Rien d'ailleurs
n'est plus naturel : en pleine action, les produc-
teurs, ou ceux qui parlent en leur nom et sont
les interprètes de leurs idées auprès du public,
ne veulent tenir compte que de ce qui les pré-
occupe : s'ils méconnaissent un effort différent
du leur, nul ne peut leur en faire reproche. Mais
l'observateur a d'autres devoirs, ceux de l'im-
partialité. Il lui appartient de distinguer des
qualités diverses, voire opposées, d'où qu'elles
Aàennent et à quelque place qu'elles se trouvent.
I
C csL pourfiuoi nous ne nous croirons pas ol)li-
gés de blâmer l'un parce que nous aurons loué
l'autre.
Ce livre a pour but, nous le déclarons bien
franchement, de mettre en lumière les qualités
de la musique française : leur diversité sera pré-
cisément une preuve de son excellence. Ce qui
importe par-dessus tout, c'est de faire un dé-
nombrement de nos fortes, passer une revue
générale de nos effectifs; les résultats une fois
connus, il faut laisser chaque corps de troupe
jouer son rôle dans la bataille de l'art suivant
ses aptitudes et conformément à sa mission.
Cependant, les buts fussent-ils divers, il im-
porte que tous marchent dans le même sens.
Mais rassurons-nous : malgré les apparences,
nous ne sommes pas encore si divisés. La mu-
sique française serait-elle donc le seul domaine
où il fût impossible de réaliser l'union sacrée ?
Tenons pour certain au contraire que ses dis-
sonnances ne sont qu'un moyen d'enrichir l'har-
monie générale et que la sonorité de Tensemble
reste homogène autant qu'elle a d'éclat. Aussi
bien, ne nous perdons pas plus en de vaines
remontrances qu'en d'inutiles prophéties : te-
nons-nous en pour l'instant à connaître un passé
qui n'est pas encore très reculé, qui a préparé
le temps présent et qui est un garant pour l'ave-
nir. Mais disons sans plus attendre que de cet
examen ressortira la certitude que les musiciens
4 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
français ont, au cours de ce demi-siècle, parti-
cipé aussi largement à l'activité nationale qu'à
l'évolution de l'art européen et que, dans l'en-
semble, ils ont fait preuve d'une vitalité donl il
ne semble pas qu'aucune autre époque de l'his-
toire de la musique ait donné de pareils témoi- .
gnages. Par cette constatation seule notre entre-
prise se trouvera pleinement justifiée.
I
AVANT 1870
LES S L' H \ I N' A N T S
Lorsqu'éclata la guerre de 1870, Ton ne con-
naissait guère en France d'autre musique que
(;ellequi s'exécutait dans les deux théâtres impé-
riaux, rOpéra et l'Opéra-comique.
Or, cette musique appartenait déjà, presque
exclusivement, au passé. C'étaitcelle des œuvres
de i83o et leurs imitations, (juillaume Tell, les
quatre opéras de Meyerbeer, la Favorite et Lucie,
la Muette, la Juive, constituaient la base essen-
tielle du répertoire de l'Opéra, tandis que la
longue. liste des opéras-comiques d'Auber, aux-
quels s'ajoutaient ceux d'Adolphe Adam, de
Boieldieu et quelques autres, formaient Faliment
principal de l'autre théâtre.
Mais Auber est mort en 1871. Rossini l'avait
précédé trois ans auparavant, en 1868; déjà
Meyerbeer avait disparu en 1864; et, encore,
avant lui, Halévy, Donizelti et d'autres repré-
sentants d'un autre âge,
A cette époque, comme à tout autre moment
6 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
de notre histoire, les étrangers étaient accueillis
chez nous avec une faveur qui fut toujours refu-
sée à nos musiciens nationaux. A la vérité,
l'heure n'était pas encore venue pour l'Alle-
magne : l'on sait à quel échec retentissant et
scandaleux avait abouti, en 1861, la représenta-
tion de Tanuhàiisci\ ordonnée par Napoléon III.
Mais la musique italienne était souveraine. Her-
culanum et Hamlel sont les seuls ouvrages d'au-
teurs français, représentés à l'Opéra entre 18 Sa
et 1870, dont les noms méritent d'être retenus.
Faust n'y fut admis qu'après dix ans de succès sur
une autre scène. Les Troyens, de Berlioz, avaient
été refusés obstinément, et leur génial auteur
était mort désespéré. Par contre, l'Opéra avait
donné, toujours par la faveur impériale, Roland
à Roncevau.v, de Mermet (1864), œuvre d'ama-
teur qui obtint un succès momentané grâce à la
beauté de son sujet épique, mais dont la mu-
sique est misérable.
L'Opéra-Goniique,un peu plus actif, vivait, lui
aussi, sur la tradition d'un passé plus que cin-
quantenaire. Victor Massé, Félicien David y
avaient T^voàniiGalathée^ les Noces de Jeannette^
Lalla Roukh ; le plus grand effort accompli pour
faire prospérer le genre fut réalisé par Mignon,
d'Ambroise Thomas (1866), dont on connaît le
long succès. Auber, dont les débuts remontaient
au Premier Empire, ne s'arrêta pas avant la fin
du second ; on le vit encore, âgé de près de
AVANT 1870 7
(juatre-vingt-dixans, en 1869, mettre en musique
un Rêve cV amour .
Le Théâtre-Lyrique, de fondation plus récente
et pauvrement doté, accomplissait dans le même
temps un effort autrement méritoire et fécond
que celui des deux scènes officielles. Il révéla
Gounod, dont il donna pour la première fois
Faust (1859), Philémon et Baucis (iSSo), Mireille
{1864), Rome'o et Juliette (1867). Il représenta Les
Troyens à Cartilage, de Berlioz (1863). H s'ouvrit
aux essais d'une jeunesse en qui vivaient les
espérances de l'avenir et présenta tour à tour au
public : Maître Wolfram (i854) et La Statue
(1861), d'Ernest Reyer; Les Pêcheurs de perles
(i863) et La Jolie fille de Perth [iS6y) de Georges
Bizet ; Sardanapale (1867) et Le Dernier jour de
Pompéi (1869), deVictorin Joncières; de petits
actes d'Ernest Guirand, de Léo Delibes, etc. En
outre, il contribua grandement à l'éducation
musicale du public français en lui faisant con-
naître des chefs-d'œuvre oubliés par ailleurs.
Nous n'avons pas à nous occuper ici du
Théâtre-Italien, d'ailleurs en pleine décadence,
ni des théâtres d'opérette, bien que leur genre
soit caractéristique du goût et des mœurs du
second Empire et qu'Offenbach ait été un héros
du jour.
Mais il fut donné à l'art sérieux de faire un
grand pas, grâce à la fondation, en 1860, des
Concerts populaires, créés et dirigés par Pasde-
8 .MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917
loup. Rien ne devait avoir plus d'influence sur
rorientation future de la musique et du goût
français. Pour un prix minime, trois mille audi-
teurs, épris d'harmonie, mais qui n'avaient jus-
qu'alors trouvé d'autre satisfaction qu'en écoutant
les opéras-comiques du boulevard du Temple,
pvirent, chaque dimanche, s'initier aux beautés
su illimes de Beethoven et des autres maîtres
symphonistes, desquels, la veille, les noms leur
étaient à peine connus.
Les maîtres allemands furentd'abord les seuls
qui coopérèrent à cette éducation et Pasdeloup
ne fit aucun effort en faveur des jeunes talents
nationaux ; cependant, une fois ou deux en dix
ans, des noms nouveaux parvinrent à se faire
inscrire sur les programmes : Bizet, Saint-Saëns,
Massenet ; et il apparut ainsi qu'un mouvement
impérieux de rénovation de la musique fran-
çaise se préparait par ie fait d'une jeune généra-
tion. De même quelques-uns de ces nouveaux
venus. Ed. Lalo, M. Saint-Saëns, prenaient part
à des exécutions de musique de chambre ; ils
ne résistèrent pas à la tentation d'écrire des
trios, des quintettes, des sonates, et ces pages,
souvent excellentes, se sont inscrites en tète du
catalogue de leurs œuvres. Dès 1841 — à dix-
neuf ans — César Franck avait écrit des trios,
annonciateurs des admirables œuvres de musique
de chambre qu^il faudra nommer comme les
chefs-d'œuvre les plus accomplis de son âge mùr
AVANT 1870 9
La musique d'église enfin n'avait jamais cessé
de jouir de quelque estime en France et d'y être
cultivée. L'on put donc voir encore ces mêmes
jeunes musiciens monter sur les tribunes des
orgues ou diriger des maîtrises, et en profiter
pour enrichir à leur manière le répertoire de
l'art religieux. C'est ainsi que M. Camille Saint-
Saëns, déjà organiste d'une grande église de
Paris à dix-huit ans, put entreprendre d'écrire,
sans trop craindre d'être rebuté, sa première
Messe et son Oratorio de Noël, que M. Théodore
Dubois composa et fit exécuter aux cérémonies
de la semaine sainte, à Sainte-Clotilde, en 1867*
/e.<? Sept paroles du Christ, tandis que, de Son
côté, César Franck, qui s'était proposé d'autres
modèles, plus inaccessibles encore, écrivit coup
sur coup une Messe, des Motets, etc., préparation
naturelle à la haute conception des Béatitudes .
Telle était la situation de la musique française
à la veille de 1870. Cette date, choisie comme
point de départ, même au point de vue musical,
n'est pas arbitraire. Elle trace une ligne de dé-
marcation entre deux âges. Si la révolution qu'elle
désigne fut accomplie sans brusquerie, même
avec quelque lenteur, elle n'en fut pas moins
profonde, et l'école française, au bout de quel-
ques années, en sortit entièrement renouvelée.
Bornons-nous à jeter un rapide coup d'œil
sur la fin de la carrière des musiciens qui
lo MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
avaient accompli antérieurement le principal de
leur œuvre.
Félicien David, Bazin, Reber (morts en 1876,
1878, 1880) n'ont rien écrit après 1870.
Victor Massé (mort en 1884) a fait représen-
ter, en 1876, Paul et Virginie^ qui marque une
évolution intéressante et un certain souci de
suivre le mouvement moderne ; mais ce n'était
pas aux hommes de cette génération qu'il était
réservé de conduire ce mouvement jusqu'aux
limites auxquelles il devrait atteindre.
Ambroise Thomas, directeur du Conservatoire
pendant le quart de siècle qui lui restait à vivre
après 1870 (il est mort le 12 février 1896), ne sut
pas renouveler le succès de Mignon lorsqu'en 1 882
il donna, à V0\)éY2i, Françoise de Rimini^ conçue
dans cette forme du « grand opéra » qui, depuis
Spontini, avait paru seule digne de la scène
lyrique, et dont le public commençait à se lasser.
PourGounod, il continua à donner les preuves
d'une activité qui ne prit fin qu'avec sa- vie ; il
mourut (17 octobre 1893) tenant dans ses mains
le manuscrit d'une dernière œuvre de musique
religieuse qu'il venait de composer. Rédemption
et Mors et Vita, deux grands et nobles ouvrages,
occupèrent ses dernières années et plusieurs
opéras signés de lui ont vu le jour après 1870
[Cinq Mars, 1877 ; Polyeacte, 1878 ; Le Tribut de
Zamora^ i88i). Il avait travaillé à Poli/eucteAvec
amour; l'échec subi par cette œuvre fu{pour lui
TJÎS SURVIVANTS DE 1870 n
une désillusion ot lui causa un profond cha-
grin. A la vérité, l'art du musicien n'avait pas
été ici au niveau de la conception : il ne sut pas
élever ses accents à la hauteur du sacrifice d'un
martyr. Soit qu'il transcrivît dans son langage
plus harmonieux qu'énergique les scènes que le
vers de Corneille avait suffi à rendre puissantes
et immortelles, soit que, pensant intéresser le
public à l'action, il ait tracé le tableau musical du
baptême de Polyeucte, son efFort fut impuissant
et ceux qui, ayant admiré Faust et Mireille, atten-
daient un nouveau chef-d'œuvre, furent déçus.
L'œuvre de Gounod que nous retiendrions le
plus volontiers de ces vingt-trois années finales
est celle qui les inaugure : Gallia, paraphrase de
Jérémie, issue directement de i8yo; La/neii-
iation écrite sous le coup de la douleur causée
par les défaites de la France et qui, en ses
dimensions restreintes, nous semble rester
comme une des pages les plus émouvantes et
les plus expressives que l'art de cette époque ait
tracées. En pouvait-il être autrement quand
l'artiste avait traité sincèrement un sujet qui le
faisait puiser à cette double et pure source d'ins-
piration : la religion, la patrie?
Mais le sujet n'est pas tout : il faut que l'œuvre
soit belle par elle-même, Roland à Roncevaux,
de Mermet, avait eu du succès en son temps,
grâce à la beauté de la légende. Quand, plus
tard, le nouvel Opéra fut inauguré l'on pensa.
Il MUSIQUE KRAxXÇAISE ^1870-191 7)
l'aire un coup de maître en s'adressant, pour
fournir le premier spectacle inédit, au même
musicien d'ordre inférieur, parce qu'il avait écrit
un second opéra sur un autre épisode de notre
épopée nationale, et quel ! Jeanne cVArc. Le
résultat obtenu fut de déconsidérer ces grands
sujets, de les faire passer pour impropres à
la musique ; et nous ne pouvons que savoir
mauvais gré à ceux qui ont propagé dans l'opi-
nion cette funeste erreur.
La chute de cette Jeanne cVAi'c en 1876 a eu
d'ailleurs une autre signification : elle marqua la
fin de l'ancien régime musical. Or. quel futlou-
vrage qui lui succéda immédiatement au réper-
toire de l'Académie nationale de musique ? Nom-
mons-le sans plus attendre : c'est le Roi de Lahore .
L'antithèse affirmée par ces deux titres nous
enseigne que, de 1876 à 1877, ^^^ temps nou-
veaux étaient advenus.
II
,8-1. — UiNE NOUVELLE GÉNÉRATION MUSICALE
FONDATION DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE
HECTOIl lîEHLIOZ INVISIBLE ET PRESENT
Il y a, dans les premiers mois de 1871, deux
dates éminemment représentatives au point de
vue de révolution musicale.
L'une est le 12 mai — temps des pires déchi-
rements de la guerre civile — jour de la mort
d'Auber. Une époque qui s'achève, un régime
qui finit, un dernier débris qui s'effrite.
L'autre est le 20 février. Celle-ci n a pas
encore été inscrite au livre de mémoire et elle a
passé tout d'abord inaperçue. Elle ne coïncide
pas avec un événement relatif à une célébrité
quelconque ; ce n'est pas le jour d'une mort
illustre ; mais c'est celui d'une naissance. La
naissance, non pas même d'une personne, mais,
ce qui n'importe pas moins, d'une collectivité.
Car en ce jour fut décidée la constitution de la
Société Nationale de musique, et c'est là un évé-
nement capital dans l'histoire de l'art français.
Le principal initiateur de cette fondation nous
i4 MUSIQUE FRANÇAISE :i87u-iyi7)
a dit lui-même comment elle s'accomplit. Cet
initiateur est M. Camille Saint-Saëns. Depuis
près de vingt ans il participait aux travaux de
cette jeune génération de musiciens français en
qui vibrait un ardent désir de rénovation, mais
qui voyait tous ses efforts se briser devant des
résistances provenant des préjugés, de la rou-
tine, de la crainte qu'éprouvaient certains de se
voir dépassés,
« Il fallait vraiment en ce temps-là, a-t-il conté
dans un de ses livres, un entêtement singulier
pour écrire de la musique. Le théâtre commen-
çait à entrer dans la voie de défiance où il s'est
si bien engagé ; les concerts semblaient voués
au classique et à l'exotique à perpétuité, et on
pouvait prévoir, dans un avenir prochain, la
mort inévitable de l'École française.
« C'est alors que deux musiciens, fort épris de
musique classique et sans l'ombre de dédain
pour les écoles étrangères, mais Français avant
tout, virent le danger, se firent part mutuelle-
ment de leurs craintes et cherchèrent le moyen
de remédier au mal. »
L'un de ces musiciens était M, Saint-Saëns
lui-même; l'autre, le chanteur Bussine.
Dans Paris dont le blocus était à peine levé,
en ce sombre mois de février où la ville affamée
s'efforçait, en tremblant de colère, de reprendre
des forces pour supporter d'autres épreuves,
tondis qu'au loin se discutaient les conditions
i,S7i. J.A SOCIÉTÉ NATIONALE i5
d'une paix qui devait inscrire au cœur des vain-
cus ce mot, promesse d'un lointain avenir : « la
revanche », 'les deux artistes, songeant, eux
aussi à l'avenir, étudiaient les moyens de cons-
tituer l'association nécessaire au développement
de l'art français et de la rendre durable. Ils surent
y aboutir et, à la date que nous avons dite, la
Société Nationale fut fondée.
Elle avait pris pour devise ces simples mots :
Ars Gallica.
« Un événement capital », avons-nous dit. On
ne saurait en effet en exagérer l'importance. La
fondation des Concerts Pasdeloup avait eu une
influence considérable que nous avons consta-
tée : elle avait fait l'éducation du public et
chanii^é ses mœurs musicales. La Société Natio-
nale eut une autre action, moins apparente, mais
plus profonde : elle pénétra jusqu'au cœur de
la production nationale. Elle fut le laboratoire
dans lequel la jeunesse française alla façonner
la grande œuvre dont chacun pensait produire
au moins une parcelle. Toutes les générations y
ont passé depuis quarante-sept ans, tous ceux
du moins dont les vues s'élevaient assez haut
pour qu'ils eussent l'ambition de se conformer à
cette prescription des statuts :
« La Société encouragera toutes les tentatives
musicales, à la condition qu'elles laissent voir
chez leurs auteurs des aspirations élevées et véri^
tablcment artistiques. »
i6 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Et nous ne saurions donner une idée plus
exacte de la manière dont cette mission fut accom-
plie qu'en rapprochant deux chiffres et deux
dates : le aS novembre 1871, la Société Nationale
de musique a donné son premier concert ; elle
a donné le ^1 1*" (supplémentaire) le 23 mai 1914 •
une moyenne de neuf à dix concerts par an,
pendant près d'un demi-siècle, — jusqu'au jour
où les jeunes gens qui avaient continué à suivre
rimpulsion autrefois donnée par les fondateurs
durent s'interrompre pour aller servir leur patrie
autrement que par leur art.
Les réunions inaugurales de la Société eurent
donc lieu à l'automne de 1871, aux premiers
jours où la France commença d'entreprendre
son œuvre de relèvement ; et ces coïncidences,
sur lesquelles nous insistons à dessein, sont
frappantes pour faire comprendre à quel point
ceux en qui étaient contenues les forces vives
de la musique française avaient compris leur
devoir.
Dès ses premières séances, la Société pouvait
annoncer qu'elle comptait déjà cent cinquante
membres. Parmi les noms des compositeurs ins-
crits sur les programmes, nous relevons ceux
de Bizet, Guiraud, Saint-Saëns, César Franck,
Massenet, Théodore Dubois, Alexis deCastillon,
Lalo, Bourgault-Ducoudray, Widor, Lenepveu,
d'autres dont la réputation fut moins 'grande,
mais qui témoignaient d'une égale bonne vo-
1871. — LA SOCIÉTÉ NATIONALE 17
lonté ; Salomé, Fissot, Pfeiffer, Paul Lacombe,
A. Duvernoy, Barthe, de BoisdefFre, M^"" de
Grandval, etc. Les séances avaient lieu à la
Salle Pleyel, suffisante au déploiement d'opéra-
tions encore restreintes ; et, bien que les pre-
miers organisateurs aient ambitionné de donner
des concerts d'orchestre, il fallut se contenter
d'abord d'exécutions au piano. Les auteurs ve-
naient eux-mêmes faire entendre ou accompa-
gner leurs œuvres, donnant à l'interprétation,
disait un contemporain, « une saveur indicible,
laissant bien loin derrière elle V imperturhabilité
des virtuoses de profession * » . C'est ainsi que. la
veille du dimanche où Pasdeloup allait donner
la première audition de la Suite d'orchestre de
Guiraud, celui-ci vint en donner un avant-goùt
I. Il n'est pas hors de propos de rappeler ici en quels termes
la fondation de la Société Nationale fut accueillie par ceux qui.
en dehors de la production, étaient aptes à en mesurer l'impor-
tance : s'ils ne furent pas nombreux, ils ne méritent que mieux
qu'il leur soit rendu hommage. L'appréciation ci-dessus est tirée
d'un article de la Revue et Gazette inmsicate du 4 lévrier 1872,
sig-né Mathieu de Monter : un écrivain judicieux, aux vues sérieuses,
qui avait publié naguère une excellente étude sûr Berlioz et que
les tentatives hardies n'effrayaient pas. Dans cet article, ou il
est rendu compte des premiers concerts de la Société, le rédacteur
disait : « Kn lendemain de nos catastrophes, je pressentais à cette
place le réveil de la musique idéale, de la symphonie, et j'en annon-
çais la diffusion prochaine dans les masses: le fait est maintenant
en passe de s'accomplir... Je suis heureux de pouvoir annoncer
aujourd'hui le rapprochement, et, je le crois, la cohésion des forces
vives de la jeune école française de composition, sous ce titre qui
deviendra un drapeau : Société Nationale de musique. » Lé même
écrivain, dans un article paru quelques mois auparavant (aa oc-
tobre 1S71) pour rendre compte d'une audition de Ruth, de César
Franck, déclarait placer cette partition à côté de F Enfance du Christ,
et la qualifiait « conception magistralement réalisée d'un penseur,
d'un savant et d'un poète ». Ils étaient donc déjà quelques-uns qui
savaient comprendre .
TiERSOT. — Mus. franc, 2
i8 iMUSlQUF. FRANÇAISE {1870-1917),^
aux membres de la Société en jouant devant eux
la transcription au piano de sa nouvelle œuvre.
M. Saint-Saëns, qui se multipliait, faisait en-
tendre sa Marche héroïque et le Rouet d'Omphale
pour deux pianos, avec le concours d'un de ses
élèves dont le nom est destiné à reparaître plus
d'une fois aussi dans cette histoire, M. Gabriel
Fauré. Massenet accompagnait le Poème du Sou-
venir. M"'^ Lalo, de sa voix profonde et passionnée,
chantait les œuvres de son mari et ne dédaignait
pas de prêter son concours à d'autres composi-
teurs. Bourgault-Ducoudray dirigeait des chœurs
qui chantaient des pages religieuses de sa com-
position. La musique de chambre trouvait natu-
rellement son compte dans ces auditions. Bien
que les compositeurs n'eussent pas eu le temps
de préparer des œuvres nouvelles pour la pre-
mière saison de la Société Nationale (ils se rat-
trapèrent largement dans les suivantes !), plu-
sieurs en avaient toutes prêtes à placer sur les
pupitres : jls profitèrent avec empresse.ment
d'une aussi bonne occasion de les produire dans
un milieu favorable. La Sonate pour piano et
violoncelle d'Edouard Lalo a figuré sur le pre-
mier programme. Vinrent ensuite les anciens
trios de César Franck, de qui l'on donna aussi
des fragments de Rutli. Avec M™" Lalo, déjà
nommée, M"' Barthe-Banderali, M'"^^ Trélat,
Auguez, plus tard M""* Viardot, interprétaient les
œuvres vocales. Armingaud, Jacquard, Garcin,
1871. — LA SOCIETE .NATIONALE 19
Ch. Lamoiireux, etc. se joignaient aux pianistes-
compositeurs pour jouer la musique de chambre.
Et bientôt le rêve formé dès le premier jour put
être réalisé : grâce à de généreux concours, la
Société Nationale put donner chaque année un
ou plusieurs concerts d'orchestre.
Que ce soit par l'effet du contre-coup produit
par l'initiative des jeunes compositeurs, ou parce
que les mêmes influences et les mêmes néces-
sités furent senties ailleurs, toujours est-il que
les institutions antérieurement en activité ces-
sèrent de manifestera la jeune musique française
la même hostilité qu'auparavant. Seul l'Opéra se
tint à l'écart : il déclarait avec hauteur qu'il n'était
pas un théâtre d'essai, mais le « Musée de la mu-
sique ». Beau musée, ([ui n'avait pour tout chef-
d'œuvre à exhiber que la Favorite, la Juive et
Robert le Diable, interprétés par des chanteurs
usés, dans des décors plus vétustés encore!
Mais l'Opéra-Comique, dirigé par un homme
qui, tout en se débattant au milieu de graves
difficultés administratives, Camille du Locle,
avait assez le sentiment de l'art pour se rendre
compte de la nécessité d'une rénovation, fît quel-
ques efforts. Déjà, à de longs intervalles, entre
1864 et 1870, ce théâtre avait entr'ouvert parcimo-
nieusement sa porte à deux jeunes prix de Rome
Guiraud et Massenet, qui lui apportaient de pe-
tits actes [Sylvie, 1864 ; La GrancVtanie, 1867;
Le Kobold, 1870, le 26 juillet, la guerre étant
20 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
commencée). En 1872, il voulut faire les choses
plus largement ; en l'espace de quelques se-
maines il alla jusqu'à représenter trois actes
nouveaux de trois jeunes compositeurs : le
Passant, de M. Paladillie, le 24 avril; Djamileh,
de Bizet, le 22 mai, et la Princesse jaiine^ de
M. Saint-Saëns. le 12 juin. L'éducation du pulplic
était encore si routinière qu'il s'accorda à con-
damner ces trois bluettes comme œuvres « avan-
cées », — que dis-je ? comme « wagnériennes ! »
Peu après revint le tour de Massenet, apportant
trois actes d'une composition hâtive, Don César
de Bazan (29 décembre).
Dans le même temps, Ernest Guiraud et
M. Th. Dubois donnaient à l'Athénée, qui pré-
tendaitremplacerle Théâtre-Lyrique disparu, il/rt-
dame Turlupin (1872) et la Giizla de l'Emir {i8y'5).
Rien de tout cela ne constituait encore le chef-
d'œuvre attendu.
Pourtant des promesses intéressantes étaient
dans ces œuvres qui s'efforçaient d'aller de
l'avant et annonçaient comme prochaine une
action générale plus sérieuse.
Pasdeloup aussi s'était décidé à modifier
quelque peu la physionomie de ses programmes
des Concerts populaires. Alors que les maîtres
allemands y avaient figuré de façon à peu près
exclusive pendant dix ans, il osa mêler à
leurs noms ceux de nos jeunes musiciens, et
bientôt l'habitude fut prise de voir sur chaque
1871. — LA SOCIÉTÉ NATIONALE -ii
programme le titre d'une œuvre de musique
française. Les Scènes hongroises, deuxième suite
d'orcliestre de Massenet, y figurèrent, pour la
première fois, presque au lendemain de la réou-
verture, en novembre 1871 ; bientôt après, ce
fut le tour de la Marche héroïque de M. Saint-
Saëns, d'un Air de ballet de Gounod et d'une
Marche funèbre deCh. Lenepveu. Dans la saison
suivante parurent la brillante Suite d' Orchestre
de Guiraud, qui obtint un éclatant succès, la ju-
vénile Symphonie en //?/ bémol et le Houet d'Om-
phale^ de M. Saint-Sacns; puis, exécuté par ce
dernier, le Concerto pour piano d'A. de Gastillon ;
un Adagio de Victorin Joncières et une sympho-
nie de Gouvy (compositeur de l'école de Men-
delssohn, dont nous ne saurions dire qu'il faut le
considérer comme appartenant ou non à l'Ecole
française, car, né aux frontières de la Lorraine,
il a partagé sa vie, sans préférences apparentes,
entre la France et l'Allemagne). Un peu plus
tard, après que le Rouet d'Omphale eut reparu,
vint la musique de V Artésienne de Bizet et le
délicat Divertissement d'Ed. Lalo.
Le répertoire de la musique d'orchestre fran-
çaise commençait ainsi à se constituer : en une
seule année il avait fourni déjà plusieurs œuvres
importantes.
Une autre institution symphonique vint bien-
tôt s'organiser à côté des Concerts populaires et
prospéra parallèlement avec eux : celle du Con-
aa MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
cert National, issu en partie de la Société Natio-
nale, dont elle ne tarda pas à devenir complète-
tement indépendante. Dirigée par Edouard
Colonne, elle donna ses premiers concerts au
théâtre de l'Odéon, oii elle commença par faire
entendre deux œuvres nouvelles de première
importance : Rédemption^ de César Franck, et
Marie-Magdeleincàe'^liAs^exïe\[\oei\ i avril i8;73).
Bientôt constitué en société, le nouveau grou-
pement musical passa de la "rive gauche sur la
scène plus vaste du Ghâtelet, où il a, depuis
quarante ans, joué un rôle dont nous allons
avoir bientôt à constater Timportance :pour l'ins-
tant, nous nous bornons à annoncer sa nais-
sance et dire qu'il était promis à d'importantes
destinées.
Enfin il n'est pas jusqu'à la Société des Con-
certs du Conservatoire qui n'ait ressenti elle-
même le besoin de devenir plus moderne. On
la vit, au cours de sa session de 1871-72,
admettre tout à tour Gallia de Gounod, des frag-
ments de Ruth de César Franck, une partie de la
1" Symphonie de M. Saint-Sacns, des morceaux
des Sept paroles du Christ de M. Théodore
Dubois et du Requiem de M. Lenepveu; l'année
d'après, VAiidante et le Scherzo delà Symphonie
en fa de M. Ch.-M. Widor ; encore ensuite, les
Scènes dramatiques , d'après Shakespeare, com-
posées spécialement pour elle par Massenet.
Les voies étaiefit donc ouvertes, et les jeunes
HECTOR BERLIOZ 23
maîtres n'avaient plus qu'à marcher pour
atteindre le but vers lequel ils tendaient depuis
si longtemps.
Avant de les suivre dans leur course résolue,
restons pourtant quelques instants encore à Tar-
rière, du moins dans Tordre du temps, pour
évoquer une grande ombre qui planait sur eux
et qui les accompagna longtemps.
Nous avons énuméré les musiciens morts aux
environs de 1870, avant ou après; et ceux-là
étaient bien morts, et il en restait encore d'autres
qui, pour n'avoir pas disparu de la surface de la
terre, n'étaient pourtant pas non plus très va-
lides. Mais il en est un qui, décédé en mars 1869,
ne fut jamais plus vivant qu'après 1871, Tout le
monde l'a désigné : c'est Hector Berlioz.
L'on a dit qu'avant d'expirer l'auteur des
Troyens avait prononcé cette parole d'espoir :
« Enfin on va jouer ma musique ! » Je ne sais si
ce propos est authentique, et je croirais volon-
tiers que Berlioz est mort sans se rendre compte
de l'étendue de la réhabilitation qui l'attendait.
Tant mieux s'il eut cette consolation suprême ;
en tout cas elle ne fut pas mensongère : le fait
est qu'après sa mort son œuvre conTmença
presque aussitôt à renaître d'une nouvelle vie.
Et c'est encore à la renaissance de l'esprit natio-
nal au lendemain de la guerre que fut dû ce ré-
sultat. Des critiques allemands ont déclaré avec
24 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
mauvaise humeur que le succès posthume que les
Français avaient fait à Berlioz était exagéré, qu'il
n'avait sa cause que dans leur désir de trouver
un musicien de chez eux à opposer aux maîtres
allemands. Et quand cela serait? S'il est vrai
qu'un beau jour a lui pour les Français l'éclair de
bon sens qui leur a permis d'apercevoir au mi-
lieu d'eux ce qu'ils avaient été chercher bien
loin pendant si longtemps, et si, dans leur sur-
prise, ils ont fait fête à celui qu'ils avaient cruel-
lement dédaigné, il n'y a rien là qui ne soit par-
faitement naturel et louable. Au reste, aucun
calcul de rivalité nationale, aucune arrière-pen-
sée de politique ou souci d' « organisation »
(préoccupations essentiellement allemandes) ne
se mêla un seul instant aux sentiments que
nous fit éprouver la révélation de l'œuvre splen-
dide d'un maître français : si quelque autre con-
sidération se mêla à notre enthousiasme, ce fut
celle de la grande injustice qu'il fallait réparer;
et cela encore n'avait rien de répréhensible. Mais
il est bien vrai que, si nous avons si violem-
ment tressailli sous l'action de ces œuvres
incomprises des générations antérieures — la
Damnation de Faust, la Symphonie fantastique^
Roméo et Juliette^ — c'est qu'à cette heure nous
avions reconnu en Berlioz un génie national, le
plus « éminemment national », puisqu'il nous
apparaît comme le plus grand que la nation eût
produit. Car nul nuisicien nest plus Français
HECTOR BERLIOZ aS
que Berlioz — latin par son origine comme par
son esprit — et c'est une grande erreur (propa-
gée en partie par lui-même) que de considérer
son génie comme constitué principalement par
des influences germaniques : celles qu'il put su-
bir ne furent que superficielles. Il était donc
juste, il était nécessaire qu'il fût évoqué et qu'il
apparût au moment où allaient se mettre en
marche ceux qui étaient les hommes de la nou-
velle génération, et qui, tous, l'admiraient. Il fut
le flambeau qui les illumina dans le chemin
qu'ils allaient parcourir et qu'ils connaissaient
bien, puisqu'il les y avait précédés. Se confiant à
un pareil guide, ils étaient sûrs de ne point
s'égarer.
Et maintenant que les voilà entrés dans l'ac-
tion, laissons-les aller chacun de son côté <^t
à sa manière, et observons-les individuelle-
ment.
Notons pourtant encore que, bien que chemi-
nant de compagnie, ils dévièrent bientôt pour
aller dans deux directions diff'érentes, les uns
restant attirés par les succès du théâtre, les
autres préférant s'installer dans les domaines
de la musique pure.
Commençons par suivre les premiers.
III
GEORGES BIZET
Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre i838.
Son père y était professeur de chant ; sa mère
était sœur d'un maître célèbre au milieu du
xix" siècle, le chanteur Delsarte. 11 fut donc
élevé dans un milieu essentiellement musical, ôii
vivaient de bonnes traditions. A-neuf ans il fré-
quentait déjà le Conservatoire ; il y obtint sa
première récompense en 1849; il eut le prix de
Rome en 1867, à dix-huit ans et demi. Nous
l'avons déjà rencontré à plusieurs reprises,
cherchant sa voie, sans dédaigner même l'opé-
rette, mais élevant très vite ses vues au-dessus
des genres inférieurs, et, tout en se rendant
compte qu'il était fait pour le théâtre, ne crai-
gnant pas de s'essayer dans la symphonie. II n'a
pas encore vingt-cinq ans lorsque le Théâtre-
Lyrique donne de lui un opéra en trois actes, les
Pêcheurs de perles (i863); quatre ans après vient
un second ouvrage, en quatre actes, La jolie
fille de Perth (1867). Bientôt réputé pour son
habileté technique, il est employé par les édi-
BIZEÏ 27
teurs à des besognes d'arrangements et de
transcriptions : il s'y use un peu ; mais il faut
vivre. Ses talents, en dehors de la composition,
auraient pu lui valoir de plus brillants succès.
Berlioz, dont le dernier article est précisément
consacré aux Pèdieurs de perles (qu'il loue chau-
dement) et qui a mis fin à sa carrière de journa-
liste en saluant les débuts de l'auteur de Carmen,
vante en passant son talent de pianiste, qu'il
dit incomparable et tel que « depuis Liszt et
Mendelssohn on a vu peu de lecteurs de sa force. »
M. Saint-Saëns, qui doit s'y connaître, a affirmé
aussi que Bizet était un grand virtuose, qui, s'il
Teiit voulu, aurait acquis comme tel la renom-
mée ; mais il craignait d'être classé pianiste et
par là de faire tort à sa réputation de composi-
teur : appréhension qui n'était point vaine et dé-
notait une exacte connaissance des engouenionts
du public.
Peu de gens encore de ce monde ont connu
Bizet : songeons qu'il est mort il y a plus de qua-
rante-deux ans ! Mais certains ont évoqué les sou-
venirs de leur ami, et ses lettres, dont il a été pu-
blié plusieurs recueils, nous l'ont fait voir à
l'œuvre et intimement connaître . Elles le montrent
très sympathique et tous ceux qui l'ont connu l'ont
jugé tel. « Loyal et sincère, — aimable et joyeux
garçon, — ayant l'amour de la franchise, fût-elle
rude, — lui, la jeunesse, la sève, la gaieté, la
bonne humeur faite homme. » Ainsi l'apprécie
28 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
M. Saint-Saëns, son bon compagnon. Tel aussi
il nous apparaît par ses actes publics et dans
ses lettres : ardent, turbulent, impulsif; carac-
tère droit, indépendant, « peu flexible », dit-il de
lui-même. Ambitieux, certes ; mais qui pourrait
le reprocher à un artiste conscient de sa valeur
et à qui les succès ont donné des droits? Au
reste, Tambition de Bizet n'était pas celle de la
fortune, des décorations, des places : cela lui
était secondaire, comme devant suivre de soi-
même. Ce qu'il voulait, c'était pouvoir montrer
de quoi il était capable, être soi, être grand. Il
aimait la vie et voulait lui faire produire tout ce
dont elle est susceptible. Nous le voyons, dans
une lettre, écrire en un style très familier : « Il
ne faut pas claquer sans avoir donné ce qu'il y a
en nous. » Hélas ! C'est encore cette ambition-là
qu'il lui fut le moins donné de réaliser !
Il est artiste ; il a les allures de l'artiste, —
du rapin si l'on veut: mode extérieure, à laquelle
il est difficile d'échapper complètement. Il est
« avancé » et sait traiter les philistins de la
bonne manière. Peut-être la cause de son malen-
tendu avec les contemporains, même avec la
postérité, vient-elle de la façon dont il faut
entendre- ce qualificatif : « avancé ». Aux abords
de 1870, Bizetpassait pour un « farouche wagné-
rien ». Le fait est que son wagnérisme consis-
tait à proclamer, sur des tons péremptoires, que
Wagner avait du génie. Il connaissait d'ailleurs
BIZET 29
tout juste Tdiinhàuser et Lohengrin^ par la lec-
ture, quelques morceaux entendus à l'orchestre,
etiiavaitvu représenter /?/e/z:;«,- mais ileiitété dif-
ficile qu'il subît l'influence du Ri/ig ei de Pa/sifal,
par la raison qu'il est mort plus d'un an avant
.l'ouverture du théâtre de Bayreuth. 11 aimait
aussi à déblatérer contre l'opéra-comique, bien
qu'il eût épousé la fille de l'auteur des Mous-
queLaires de la Reine. Tout cela suffisait pour
faire de lui, aux yeux du bon public, une sorte
d'anarchiste de la musique.
Il se passionnait aussi pour les idées, fussent-
elles étrangères à son art. 11 avait le souci des
affaires publiques et il était « avancé » en poli-
tique comme en musiquQ. Il a ressenti vivement
les malheurs delà France en 1870; ses lettres
de ce temps-là exhalent un véritable désespoir.
Si sa vie se fût prolongée de quelques mois seu-
lement, nous percevrions l'écho musical de ses
douleurs et de son amour pour la cité dans son
œuvre qu'il projetait d'écrire et dont nous par-
lerons tout à l'heure.
Pauvre Bizet, que nous voyons aujoud'liui cru-
cifié entre les critiques de 1870 et noire jeu-
nesse d'avant-guerre, qui n'avait peut-être pas
une beaucoup plus grande ouverture d'esprit!
Il est bien vrai qu'il avait du sang dans les
veines et que son souci d'éviter la vulgarité ne
voulait pas aller jusqu'à l'épuisement et l'ané-
mie. Même les « concessions » qu'on lui a repro-
Jo MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917;
chées, qu'il se reprochait à lui-même, nous
semblent parfois porter en elles-mêmes leur
excuse. Assurément l'air « Toréador, en ga-a-a-
arde » n'est pas « distingué ». Mais était-il indis-
pensable de faire chanter Escamillo dans le style
et l'accompagner par les harmonies de Wotan?-
La bravoure de commande et la fatuité conqué-
rante d'un toréador ne s'accommode pas si
mal d'un refrain alerte et rythmé, manquât-il
de distinction. La distinction! Ah! je ne sais
si notre art n'est pas en péril pour avoir été
trop « distingué » ! La musique de Bizet a
d'autres mérites. Elle respire la santé, la force.
Elle n'est pas, assurément, la musique d'un
penseur : elle est essentiellement active et exté-
rieure. Elle a la passion, le mouvement, la cou-
leur, une couleur vive et chaude, d'une extra-
ordinaire intensité. Elle est vivante, elle est
sincère; elle a les qualités de l'homme même.
Nous avons suivi ses premiers pas jusqu'à la
veille de 1870. Au lendemain de la catastrophe,
il était très en vue et il fut au premier rang des
musiciens en qui ceux qui se préoccupaient de
l'avenir de l'art français voulurent bien faire
confiance. Le poème de Djamileh lui fut confié;
ce simple acte fut représenté à TOpéra-Gomique
le 11 mai 1872. La musique, serrée dans un
cadre trop étroit, semblait faire effort pour le
déborder et prendre librement son essor. La
critique appliqua naturellement à cette bluette
BIZET 3i
le qualificatif de « wagnérienne » ; mais les con-
naisseurs surent bien distinguer ce qu'il y avait
d'art en ces quelques pages.
Bientôt, Bizet trouva l'occasion d'une revanche
qui, non immédiate quant au succès, eut du
moins des suites durables et longuement pro-
longées. Le i" octobre 1872, le théâtre du Vau-
deville donna la première représentation de
V Arlésienne , drame en trois actes d'Alphonse
Daudet, pour lequel il avait composé une impor-
tante partition de musique de scène et de pré-
ludes. L Arlésienne est restée comme le type le
plus complet, au moins dans le répertoire fran-
çais, de ces œuvres théâtrales où la musique et
le dialogue parlé s'entrecroisent, non point
comme dans l'opéra-comique, mais bien plutôt à
la manière des comédies mêlées de musique que
le xvii'' siècle a connues et dont l'abandon, après
Molière et Lulli, a peut-être été fâcheux pour
l'orientation de la musique dramatique en
France. Le style de Bizet y atteint à sa défini-
tive perfection : c'est bien ainsi que devait être
réalisée l'évocation sonore de l'atmosphère pro-
vençale à travers laquelle se déroule le poème.
Pour obtenir cette réalisation, Bizet a fait
d'abord appel aux mélodies populaires, aux so-
norités, aux rythmes caractéristiques. Mieux
encore, ce Parisien à l'esprit vif et à l'assimila-
tion prompte s'est fait à lui-même une âme pro-
vençale ; et c'est là qu'est la principale qualité
3-2 MUSIQUE FRAA'ÇAISE (1870-1917)
de sa musique, par quoi elle fait corps si intime-
ment avec le drame. Que le public de 1872 ne
s'en soit pas aperçu, cela ne saurait nous sur-
prendre ; mais les générations postérieures ont
remis les choses à leur vraie place : L Arlésienne
est la seule œuvre de ce temps-là qui, au bout
de quarante-cinq ans, ait conservé sa fraîcheur.
Elle fut d'ailleurs mieux comprise au concert
qu'au théâtre; exécutée par Pasdeloup, sous la
forme d'une suite d'orchestre, elle révéla sur-le-
champ ses brillantes qualités. -
C'est encore à Pasdeloup que Bi/et dut de
produire une œuvre qui compte parmi ses plus
nobles compositions. Sentant de plus en plus la
nécessité de favoriser la production française, le
chef d'orchestre avait demandé aux trois jeunes
musiciens dont les œuvres avaient le mieux
réussi à ses concerts depuis qu'il avait consenti
à les y admettre, Bizet, Massenet, Guiraud,
d'écrire spécialement pour lui chacun une ouver-
turesymphonique qu'il exécuterait au cours de la
saison 1873-74. Ainsi naquit l'ouverture de
Patrie. Que Bizet, en la composant, se soit re-
porté à ses impressions encore fraîches de Tan-
née terrible, cela ne saurait faire doute : mais il
se garda bien de faire de la musique descriptive,
à programme. Les divers épisodes de cette vaste
fresque musicale expriment simplement les
sentiments successifs dont le titre suffit à dé-
voiler le sens : d'abord l'prdeur farouche, puis
13 I Z E 1
joyeuse, de la marche en avant ; le sentiment
religieux qui se mêle au désir de l'action ; la
fierté des héros, éclatant en fanfares sonores,
enfin, — et c'est là sans contredit le point culmi-
nant, — l'hymne funèbre, l'hommage aux morts,
la transfiguration des martyrs de la juste cause,
dontle sacrifice redouble chez les survivants la
résolution de recommencer la bataille et permet
enfin de proclamer la victoire. Musifjue émi-
nemment décorative, œuvre symboli({ue à sa ma-
nière, et dont la signification nous apparaît plus
haute aujourd'hui que jamais.
Malgré le grand caractère de cette page d'or-
chestre, Bizet n'a pas voulu la désigner par le
titre d' « ouverture symphonique » : il lui appli-
qué celui d' « ouverture dramatique », dc'finis-
sant beaucoup mieux et la nature du morceau et
celle de son propre génie. L'auteur de Carmen
avait conscience, en effet qu'il n'était pas sym-
phoniste. Un court dialogue avec M. Saint-Saëns,
qui l'a rapporté, contient son aveu. Parlant de
la peine qu'avaient les jeunes compositeurs à se
produire à la scène, celui-ci disait :
« Puisqu'on ne veut pas de nous au théâtre,
réfugions-nous au concert ! ^^-
— Tu en parles à ton aise, répondait Bî'z^t,*^^c
ne suis pas fait pour la symphoni^;il ï^Té^faht le'
1 • • • 1 «^'
théâtre, le ne puis rien sans lai: »(
En effet, V ouxerture^êl^' PcHi'ie
étendue et son cara^m'e^é^jf!\ixVn
TiERSoT. — Mus. fraKcV
to
34 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
symphonie. Le mot « ouverture » lui convient
très bien : c'est l'ouverture française telle que
pouvait la comprendre le xix° siècle, aussi diffé-
rente des ouvertures deLéouore, de Manfred ou
de TannhàiLser que les ouvertures de Rameau
l'étaient des Sinfonie de Scarlatti, de Masse et de
Mozart. Son plan est formé, non parle dévelop-
pement de quelques motifs, mais par une suc-
cession de « reprises ». lesquelles sont consti-
tuées par des épisodes mélodiques, parfois
d'une grande étendue : car Bi/.et avait le souffle
long ; et ce n'est pas une des moindre extrava-
gances des amateurs de son temps que le re-
proche qu'ils lui adressaient en le formulant en
ces termes : « Pas de mélodie ! » Par cela seul
Blzet a donné la preuve que son style est bien
véritablement le style français, la suite d'une
tradition qu'il ne méconnaissait qu'en paroles,
qu'il a enriclùe et agrandie au point de la rendre,
en effet, méconnaissable, mais qui n'en reste
pas moins à la base de son œuvre, de même
qu'elle avait produit antérieurement des ouvrages
aussi injustement dédaignés aujourd'hui qu'ils
ont été trop exclusivement loués autrefois : La
Muette de Portici et le Pré aux Clercs, Ariodant
de Méhul et Ridiard Cœur de Lion de Grétry.
Carmen est l'aboutissement naturel et logique
de cette tradition.
Nous n'avons pas à nous étendre sur une
œuvre si cornue, dans les parties extérieures de
B I Z J<: i' ; ,
laquelle Bizet a peut-être eu tort de trop céder
encore aux injonctions du faux goût (ces parties
n'y tiennent d'ailleurs qu'une place très res-
treinte), mais au travers de laquelle circule la
vie la plus intense, où s'expriment harmonieu-
sement des passions ardentes et implacables, où
les caractères sont tracés en traits nets et prime-
sautièrs, oii les sentiments s'épanouissent en
(leurs mélodiques d'une éclatante beauté, où le
pittoresque extérieur et les agilations intimes
sont interprétés avec un art également achevé.
Pour la situer musicalement dans son atmos-
phère, Bizet a eu recours à l'emploi des mélo-
dies populaires espagnoles ; cependant il ne
s'est pas borné à emprunter des thèmes au
folklore ; mais il s'est assimilé les formes, les
rythmes et l'accent des chansons et a créé lui-
même des motifs nouveaux qui, faisant revivre
la mélodie espagnole en ce qu'elle a de plus
savoureux, portent en même temps sa marque.
Seul fait exception l'air d'entrée de Carmen :
« L'amour est enfant de Bohême », qui n'est
d'ailleurs pas une chanson espagnole ni bohé-
mienne, mais une Habanera, et dont l'auteur
(moderne) est connu : elle n'a été introduite que
pour satisfaire à ce que la chanteuse jugeait être
une nécessité de son rôle. Le thème du dernier
entr'acte est si fortement empreint du caractère
des danses espagnoles qu'on pourrait hésiter à
croire que Bizet l'a composé : je ned'ai pourtant
36 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-19 17
jamais trouvé noté dans aucun recueil. Quant
aux parties de l'action auxquelles est mêlé Télé-
ment pittoresque, ]a musique n'en doit rien
qu'à Finspiration de Bizet imprégnée de la saveur
et du parfum des airs de là-bas. Rien n'est plus
suggestif, et en même temps d'une forme plus
personnelle, que la chanson de Carmen : « Près
des remparts de Séville «, dont la modulation
suit ingénieusement les mouvements de la scène.
L'ensemble vocal et orchestral par lequel s'ouvre
l'acte de la posada : « Les tringles des sistres
tintaient » forme un tableau d'une couleur et
d'une vérité criantes. La matière musicale est si
homogène que ce caractère méridional se main-
tient jusque dans les scènes d'action pure : ce
n'est pas une femme du nord qui chanterait avec
desinflexions sichaudementcaressantes: «Là-bas
là-bas, tu me suivrais ...» et pourtantla musique
n'est ici que passion, séduction d'amour. Avec
quelle liberté elle se déroule, et quels progrès,
au point de vue scénique, a accompli la musique
française, c'est ce que ce second acte de Canncii
démontre avec éclat.' Plus de vaines formules ;
les coupes sont libérées des entraves qu'avaient
imposées jusqu'alors des conventions suran-
nées : le drame est.suivi pas à pas, et la musique
en redouble la puissance. Le tragique dernier
acte affirme avec force ces hautes qualités du
musicien dramatique. Nous n'avons pas à recher-
cher ici s'il était possible de faire autrement, si
I
Liizi:r i;
d'autres onl fait autrement. Constatons seule-
ment que Bizet avait bien le droit d'écrire dans
une forme d'art dramatique qui avait fait ses
preuves, qui lui était Léjritimenjent sympathique,
et que, dans celte forme, notablement élargie
et rénovée par lui, il a manifestement fait entrer
un chef-d'œuvre.
Et cette maîtrise ac(|ui.sc et délinitivement
affirmée doitredoublernos regrets, en nous con-
firmant quelle perte déplorable a faite la musique
française quand, trois mois jour pour jour après
la première représentation de Carmen à lOpéra-
Gomique (3 mars iS^:)), Bizet mourut (Bougival,
3 juin 1875). En pleine activité, il emportait avec
lui dans le néant des projets, môme, dit-on, un
ouvrage entièrement formé dans *son cerveau,
œuvres qui, s'il avait eu quelques mois de plus
pour les réaliser, eussent accru sans doute le
domaine de lart français de noiivelles et pré-
("ieuses richesses, peut-être contribué à recti-
lier la direction postérieurement suivie par lui.
VnCid, d'après Guilhemde (Castro et le llomaii-
cero (non d'après Corneille), était si complè-
tement composé qu'il avait pu, dès i8-3, le
faire entendre à quelques amis : mais il n'en
avait noté sur le papier que des ébauches à
travers lesquelles lui seul pouvait se recon-
naître. Chef-d'œuvre perdu sans rémission ! 11
s'était enfin fixé un jour — mais ce fut celui de
sa mort — pour commencer un oratorio sur un
J8 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
sujet bien fait pour inspirez' l'artiste qui avait
traversé douloureusement les événements de
1870 : Geneviève de Paris * ; une série de tableaux
musicaux montrant tour à tour Tenfant prédes-
tinée, puis la noble femme dévouée à son peuple,
secourant les populations fugitives chassées de
leurs demeures par Tinvasion des barbares, raf-
fermissant le courage des Parisiens, et, miracle
suprême, triomphant d'Attila par le seul prestige
de sa foi. C'était, semble-t-il, l'émulation causée
par le succès de Marie^Magdeleine de Massenet
qui poussait Bizet à entreprendre une telle
œuvre : sans doute aussi l'exemple de Rédemp-
tion de César Franck ne fut pas non plus étranger
à son dessein ; et c'eût été une belle chose si, au
lieu de deux, la musique française avait produit
presque simultanément une trilogie d'oeuvres
conçues dans la forme extérieure de l'ancien
oratorio, bien différentes cependant toutes trois
par l'esprit : l'une, pleine de séductions mys-
tiques, la seconde, œuvre d'un penseur, la troi-
sième qui eût évoqué les plus purs souvenirs de
nos origines nationales et eût sans doute trouvé
sa place naturelle dans quelque grande exécu-
tion nationale, au Panthéon, devant les fresques
de Puvis de Chavannes. Il faut insister sur la
signification de cette œuvre qui n'a pas existé :
I. Ces deux derniers poèmes destinés à Bizel furent écrits par
Louis Gallet, aux souvenirs de qui sont empruntés les renseigne-
ments ci-dessus.
BIZET 39
cette Geneviève de Paris, que Bizet voulait écrire
au moment où il venait de prouver avec éclat
qu'il était devenu maître en son art, eût été sans
doute un chef-d'œuvre nous eût découvert un
côté nouveau du génie de l'auteur. Celui-ci,
qui jusqu'alors avait été contraint de recouvrir du
vernis de l'exotisme sa musique écrite pour des
sujets de théâtre, se serait trouvé, cette fois,
inspiré par une légende française, parisienne, et
en môme temps primitive : il aurait été encore
plus complètement lui-même. Mais surtout il
aurait édifié un monument dont l'équivalent n'a
pas été construit, car il nous faut bien constater
que, dans l'intervalle entre les deux guerres,
aucune œuvre musicale ayant sa source dans le
sentiment national n'a été produite en France ;
et il nous semble que cela est un peu regret-
table. Si Bizet eût vécu trois mois de plus (c'est
le délai qu'il s'était fixé pour la composition de sa
(îeneciève) cette lacune eût été comblée ; et
peut-être en serait-il résulté, non seulement une
belle œuvre, mais un grand exemple, que la
musique française aurait eu avantage à suivre.
Si donc Tinfluence de Bizet, musicien « avancé »,
musicien « de l'avenir » (il ne répugnait pas à
s'appliquer à lui-même ces épithètes) n'a pas été
plus efficace et plus profonde, la faute n'en est
pas à lui qui, en trente-six ans de vie, a donné
tout ce qu'il était possible, mais à la des-
tinée qui, plus sottement cruelle qu'elle ne
4o MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
le fut jamais, l'a ainsi interrompu au moment
où son action allait devenir le plus décisive.
On sait ce qui advint par la suite. Carmen,
froidement accueillie le premier soir (moins à
cause de la musique que par le fait du poème,
d'une couleur si inusitée à rOpéra-Gomique)
s'était relevée peu à peu : avec ses trente-sept
représentations pendant les trois mois de la pre-
mière saison, on ne pouvait vraiment pas dire
qu'elle avait subi un échec. Bizet mourut donc,
non pas de chagrin, mais des suites physiques
d'un mal dont il avail ressenti les ])remières
atteintes depuis sa jeunesse et dont l'état de
dépression consécutif à tant d'efforts, de surme-
nage et d'émotions, joint à une hygiène défec-
tueuse, ne pouvait qu'aggraver le progrès et
précipiter l'effet. Et déjà l'œuvre avait commencé
son tour du monde : elle l'acheva a\ ec une promp-
titude qu'il ne semble pas qu'aucun ouvrage du
même genre ait jamais connu. Revenue en France
avec le prestige des succès obtenus en pays loin-
tains, elle y reçut enfin l'accueil qu'elle méritait :
parmi les œuvres musicales produites au cours
de ce demi-siècle, il n'en est pas une qui ait
obtenu un succès plus universel. Eu môme
temps, VA/iésienne, relevée elle aussi de son
premier échec, fournissait, grâce à la musique
de Bizet, une carrière non moins heureuse.
Ce serait un très grand tort à beaucoup
d'égards, que de prétendre rabaisser ce résultat
BiZET 4i
en le, réduisant aux proportions d'un vulgaire
succès de théâtre. Carmen fut une œuvre' de pro-
pagande, tout en faveur du génie français, et
pour cela seul nous devons lui rendre hom-
mage.
Nous ne sommes pas seuls à en juger ainsi.
Il est advenu qu'un jour, un Allemand, le pen-
seur le plus profond et le plus subtil qu'en son
pays ait produit son époque, après s'être long-
temps absorbé dans les séductions de Tari de
Wagner, finalement lassé et déçu, se" retourna
d'un autre côté. Relisons les paroles que
Nietzsche a consacrées à Bizet et à son œuvre :
il est bon et utile que nous nous en pénétrions
aujourd'hui.
« J'entendais hier — ■ le croirez-vous ? — pour
la vingtième fois le chef-d'œuvre de Bizet.
Comme un ouvrage pareil nous rend meilleur !
On devient soi-même « chef-d'œu vre » ! . . . — Cette
musique me paraît parfaite. Elle approche avec
légèreté, avec souplesse... « Les dieux ont les
pieds légers. » Elle est cruelle, raffinée, pleine
de fatalisme : elle demeure quand même popu-
laire, — son raffinement est celui d'une race...
Elle est riche. Elle est précise. Elle construit,
elle organise, elle est achevée. A-t-on jamais
entendu sur la scène des accents d'une douleur
plus tragique ? Et comment sont-ils obtenus ?
Sans grimace, sans faux-monnayage, sans la
duperie du grand style !... Elle possède la qua-
4ii MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
lité des pays chauds : la sécheresse de Fair, sa
limpidezzçi- Par elle s'exprime une sensualité
différente, une sensibilité différente, une autre
gaieté. Cette musique est gaie, mais non pas
d'une gaieté française ou allemande. Sa gaieté
est vraiment africaine ; la fatalité est en elle, la
joie y est de courte durée, soudaine, sans rémis-
sion. Bizet est enviable pour avoir eu le courage
de cette sensibilité qui n'avait pas jusqu'alors
trouvé d'expression dans la musique de l'Europe
civilisée, — je veux dire cette sensibilité méri-
dionale, cuivrée, ardente... — Encore une fois,
cette musique m'a rendu meilleur. // faut médi-
terraniser la musique ! Le retour à la nature, à
la santé, à la gaieté, à la jeunesse, à la vertu !.. »
Il ne faut pas chercher à rien ajouter à ce beau
panégyrique, par lequel justice est rendue à
l'artiste autant qu'à la race dont l'œuvre est
issue. Prenons-en acte, sans en vouloir faire une
machine de guerre, comme de l'expression de la
simple vérité.
IV
LA GÉNÉRATION DE 1871 [Suite)
GUIRAUD, MASSENET, REYER, ETC.
Au moment où il entrait dans Faction, Bizet,
dénombrant les forces de la jeune école dont il
sentait bien qu'il était un des principaux repré-
, sentants, écrivait : « Nous sommes quatre ou
cinq, pas plus » ; et il nommait : « Saint-Saëns,
Guiraud, Massenet, moi et quelques autres. » Si
tTon tient compte qu'il ne parle que de ceux de
même âge et de même origine que lui, nous
devons reconnaître que sa perspicacité n'a pas
été en défaut, et nous ne saurions mieux faire
que de continuer notre exposé en examinant
l'œuvre de ceux qu'il a désignés lui-même.
Ernest Guirftud fut pour Bizet un confident
intime, une sorte d'aller ego.. Mais il n'avait pas
sa nature ardente, son in,itiative, son élan : plus
nonchalant, il laissait aller les choses, tout en
observant leur marche avec un coup d'œil sûr,
expérimenté et perspicace. Fils, lui aussi, d'un
musicien que les difficultés de la vie avaient con-
traint d'émigrer en Amérique, il était né à la
44 MUSIQUE FRANÇAIS!:: (1870-1917)
Nouvelle-Orléans (28 juin 1837) ! mais on l'avait
ramené de bonne heure en France où il reçut,
au Conservatoire de Paris, une solide instruc-
tion musicale. Berlioz (dont nous retrouverons
presque toujours le nom associé aux débuts de
ces jeunes gens, qui le vénéraient comme leur
père spirituel) écrivait pendant les études de
VEiifancQ du Clirist, au cours desquelles il
l'assista : « Le fils de Guiraud m'a été bien utile.
C'est un charmant garçon, qui deviendra un
homme. « Il obtint le prix de Rome en iSyg.
Nous l'avons aperçu déjà lors de ses débuts,
avant 1870 et dans les années qui suivirent immé-
diatement, donnant de petits ouvrages tour à
tour à l'Opéra-Comique [St/hie, 1864), au Théâtre-
Lyrique [En prison, 1869), revenant à l'Opéra-
Comique avec le Kobold, mis en scène à la
veille de la déclaration de guerre, enfin, la
tourmente passée, émigrant momentanément à
l'Athénée [Madame Tuj-lupin, 1872). Le succès
obtenu aux Concerts Pasdeloup dans la môme
année par sa Siiife d'orcJiestre affirma sa maî-
trise ; il fut choisi pour composer une des trois
ouvertures dont il a été question à propos de
Patrie de Bizet. L'Opéra représenta vers le
même temps (1873) son ballet Grelna-(j/'ce/i, et,
en 1876, l'Opéra-Comique donna Piccolino, qui
obtint un honorable succès. Galante aventure,
représentée sur le même théâtre en 1882, fut
moins favorisée, et une œuvre posthume, /v'eV/e-
inonde, laissée ina('hevcc par lui et terminée par
'SI. Saint-Saëns, fut assez froidement accueillie
à l'Opéra en 189:"). Le fait est que Guiraud,
musicien éminent, rompu à tous les secrets de
la lechni({ue et justement réputé comme tel,
n'était pas doué de l'imagination nécessaire à la
production des chefs-d'œuvre. Par surcroît, il
assistait en spectateur up peu timide à l'évolu-
tion qui se prononçait irrésistiblement à répocpic
de sa pleine maturité : non (ju'il eût cherché à
y résister; comme maître de composition au
Conservatoire, il donna l'exemple, nous ne
dirons pas d'une tolérance qui eût peut-être été
coupable, s'il eût désapprouvé les tendances
nouvelles, mais bien plutôt d'une pénétration
qui lui permit de distinguer chez ses élèves les
promesses d'un avenir hautement réalisé en effet
chez quelques-uns d'entre eux ; mais, élevé à une
toute autre école, il ne pouvait, sans abdiquer sa
personnalité, renoncer aux principes qui avaient
toujours été les siens et ceux de la plupart des
maîtres de sa génération. Adonné presqu'exclu-
sivement, dans les dernières années de sa vie, à
sa mission d'éducateur, il mourut subitement,
au Conservatoire même, dans le cabinet du
secrétaire général, qu'il était venu entretenir de
questions relatives à son enseignement (6 mai
1892;. Il est tombé, lui aussi, sur la brèche 1
Massenet, lui, eut une existence plus agitée.
46 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Il n'est pas, comme les précédents, né d'une
famille de musiciens : son père, officier supé-
rieur sous le premier Empire, ancien élève de
l'École polytechnique, avait quitté l'armée à la
Restauration pour entrer dans l'industrie, et il
était maître de forges aux environs de Saint-
Etienne quand, le i5 mai 1842, naquit à Montaud
(Loire) son fils Jules, dernier rejeton d'une
nombreuse famille, futur auteur de Manon, Après
des années d'enfance un peu aventureuses, du-
rant lesquelles il subit le contre-coup de revers
de fortune éprouvés par les siens, il entra au
Conservatoire : il y manifesta sur-le-champ de
rares aptitudes musicales, obtint sa première
récompense à l'âge de onze ans et, en i863, vingt
et unième année de son âge, après avoir suivi
les classes de Laurent, Savard, Reber et Am-
broise Thomas, il reçut coup sur coup les deux
suprêmes récompenses qu'ambitionne l'élève
compositeur : le premier prix de fugue et le
grand prix de Rome. Le séjour réglementaire
qu'il fit en Italie fut certainement favorable au
développement de sa nature musicale. Camarade
d'artistes dont il était le plus jeune, mais non le
moins vivant, l'esprit ouvert aux impressions du
dehors autant qu'appliqué au travail intérieur, il
commença à Rome la vie de labeur obstiné que
la mort seule put interrompre. Un croquis de
Ghaplain, son compagnon à la Villa Médicis, le
montre en excursion dans la campagne romaine,
.MASSE A El \r
monté sur un âne, notant uno mélodie rustique
qu'un berger fait entendre sur son pi/fero; et ce
thème lui servit, dit-on, pourcomposer Tintroduc-
tion pastorale dei¥«/7'e-i1/«g^fl^(^^eme. Il faisait aussi,
n'en doutons pas, provision de matériaux plus
personnels : bien qu'il n'ait daté de Rome aucune
des œuvres qu'il a publiées plus tard, il y com-
posa, nous le savons, mainte page musicale qu'il
sut utiliser dans ses œuvres les plus renommées.
De retour à Paris en 1866, il y retomba dans
les réalités de la vie, qui n'étaient pas douces aux
jeunes compositeurs. Si parfois il se montrait
peu dillicile sur le choix des milieux dans les-
quels il produisit ses premières œuvres (mais
s'il eût été difficile il ne les aurait pas du tout
produites), du moins il ne concéda rien aux mau-
vais goûts du public. Ce fut ainsi que, dans un
Casino dont l'orchestre était dirigé par Arban
(ces deux noms attestent que le fonds du réper-
toire en était fourni, par de brillants solos de
cornet à piston et d'entraînants quadrilles sur
les opérettes d'Offenbach), il ne dédaigna pas
de faire entendre une suite d'orchestre, Pom-
peia (24 février 1866), qui, le titre l'indique,
retraçait ses impressions de la vie antique éprou-
vées dans la classique Italie. Cette première
œuvre symphonique du futur auteur de Roma
n'a pas été publiée ; mais plusieurs indices nous
permettent d'assurer qu'elle n'a pas été perdue
et la musique s'en r«trouve, à peu près entière,
48 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
dans la partition des Erinnyes^ une des œuvres
du plus haut style qu'ait produites Massenet.
Il fut, nous le savons déjà, un des rares pri-
vilégiés à qui Pasdeloup ouvrit les portes de ses
Concerts populaires : une Suite d'orchestre (dé-
nommée « première » puisqu'il n'était plus fait
état de Pompeia) y lut exécutée le 24 mars 1867
et fort discutée: c'était le commencement de la
renommée ! Nous avons cité aussi en son temps
la Graiicr tante, un acte représenté à l'Opéra-
Comique. Mais il faut s'arrêter davantage sur de
petites œuvres par lesquelles se révéla une nature
très affinée ; les « poèmes » que Massenet écri-
vit pour la voix accompagnée par le piano :
Poème pastoral^ Poème cV avrils' Poème iV octobre^
Poème du souvenir, genre issu des cycles de
mélodies oii Schumann a manifesté le meilleur
de sa nature intime et que personne n'avait
encore cultivé en France. Les premiers essais
qu'il (m fil furent vraiment des coups de maître
et ces menues compositions dénotèrent chez
le jeune musicien qui les avait produites la pra-
tique d'un art souvent exquis.
Ce n'était pourtant là encore que des pro-
messes, et Massenet ambitionnait de faire plus
grand et de s'élever plus haut. Pendant plusieurs
années il se recueillit, se préparant à l'effort
définitif. 11 prit part à un concours pour la com-
position d'un opéra à l'occasion duquel s'agitè-
rent tous les jeunes musiciens de l'époque et qui
aljoutil au plus lamentable échec, car à tous
fut préféré M. Diaz, dont la Coupe du roi de
Tliulé fut représentée à TOpéra, en 1873, sans
aucun succès. La partition qu'avait présentée
Massenet, et qui fut classée seconde, fut appré-
ciée en ces termes par le jury: « L'auteur pour-
suit un idéal élevé sans doute, mais qui a sem-
blé incompatible avec les nécessités du théâtre. »
Il aurait fallu, pour réussir en ce. temps, faire
du mauvais Verdi. Au reste, rien n'a été perdu
de cette musique, dont Massenet a repris, dit-
on, tous les morceaux pour leur faire place dans
les opéras qu'il composa par la suite pendant
vingt ans et plus : on en retrouve dans le Roi de
Lahore, dans le Cid^ jusque dans Esclarmonde.
La guerre survint pendant qu'il était encore
dans cette retraite volontaire. Il resta à Paris
pendant le siège et servit dans un bataillon de
la garde nationale. Mais quand des jours meil-
leurs furent revenus et que commença à se pro-
noncer le mouvement de rénovation de la musique
française, il fut des premiers sur la brèche. A la
Société Nationale, à la vérité, il n'a joué qu'un
rôle assez détaché, et il fut bientôt manifeste que
ses sympathies n'étaient pas là. Il tâtonna quel-
ques moments encore, improvisant en hâte pour
rOpéra-Gomiqueun Don César de Bazan (3o no-
vembre 1872) trop peu mûri pour compter dans
son œuvre et donnant à Pasdeloup une seconde
suite d'orchestre.
TiERSOT. — Mus. franc. 4
5o MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Mais bientôt vint le temps où il s'afTirma de
façon définitive. 1878 fut Tannée où il se posa
en. maître ; sans méconnaître la valeur des tra-
vaux accomplis à la fin de sa carrière, nous
pouvons dire que sa production des dix années
qui suivirent est ce qui importe le plus dans
son œuvre et que cette saison de sa vie fut la
plus brillante et la plus féconde.
Le 6 janvier 1873, lOdéon donna la première
représentation des Ei'iiiuyes^ l'admirable poème
antique par lequel Leconte de Lisle avait fait
passer Eschyle sur la scène française. et qu'ac-
compagnait la musique de scène ajoutée par
Massenet. L'on a dit que cette musique était peu
d'accord avec la tragédie ; des critiques habiles
à manier l'ironie ont ajouté que d'ailleurs il était
fort bon qu'il en fût ainsi, car les grâces et la
douceur de Massenet permettaient, par un dosage
habile, de mieux supporter la rudesse et les hor-
reurs d'Eschyle aggravé par son adaptateur. Il y
a dans ce reproche quelque chose de fondé. Il
en faut reporter la responsabilité aux conditions
dans lesquelles sont presque toujours effectuées,
dans nos théâtres littéraires, ces associations
du drame et de la musique, celle-ci semblant
avoir pour principale destination non de se mêler
intimement au drame et d'en renforcer la puis-
sance, mais bien plutôt de procurer au specta-
teur une détente, disons mieux, une distraction,
pendant les arrêts de l'action qu'elle se borne à
.\lASr5L.\LI ji
encadrer : situation qu'on peut déplorer, mais
contre laquelle ne peut généralement pas grand'
chose la volonté du musicien. Le fait est que,
sauf quehjiies pages scéniques, la nuisique des
Erinnyt'S n'a même pas été écrite pour la tragé-
die ; mieux encore, elle lui est de beaucoup
antérieure et elle existait longtemjis avant que
Leconte de Lisle eut songé à traduire Eschyle
en vers français : nous l'avons déjà annoncé en
parlant de Poiupeia, première Suite d'orchestre
de Massenet, œuvre de jeunesse, écrite en Ita-
lie. Et par là nous apprenons clairement que
cette musique n'est pas eschylienne, qu'elle
n'est pas grecque : elle est latine. Cela constaté,
il faut déclarer que c'est une très belle musique.
Quand Massenet écrivit ces pages d'orchestre qui
devaient devenir les préludes et entr'actes des
Erinnyes^ tout imprégné de l'ambiance qui se
dégageait du sol de l'Italie, il était en outre
sous l'influence d'admirables modèles qui
s'étaient off"erts à lui naguère : YOrphée et VAL-
ccslc de Gluck, ressuscites après cinquante ans
d'oubli, et les Troyens de Berlioz représentés à
la veille de son départ pour Rome : chefs-d'œuvre
de sentiment profond et grave en même temps
que de couleur antique, à l'action bienfaisante
desquels n'avait pu échapper un artiste dont le
jeune génie était en train d'éclore. C'est l'efflo-
rescence de ce génie que l'on respire dans la
musique des Ki'iniiycs, et celle-ci garde un
53 MUSIQUE FRANÇAISE (iS-o-igi;;)
caractère spontanée en dépit des remaniements
qu'elle a dû subir avant de prendre sa place dans
la tragédie.
Elle fut appréciée à sa valeur au concert
mieux encore qu'au théâtre, lorsque Pasdeloup
l'eut fait entendre en Suite d'orchestre, sous le
titre de « Musique pour une pièce antique » : au
milieu des chefs-d'œuvre classiques elle se trou-
vait à sa vraie place. Un prélude d'une gravité
sereine se déroule d'abord, commentant le
chœur des vieillards ; à l'entr'acte, les violons
chantent une ample mélodie à l'expression élé-
giaque. Les lignes graciles et les rythmes har-
monieux d'un chœur de flûtes accompagnent le
cortège des suivantes d'Electre — les Choé-
phores — exhalant un parfum antique vraiment
pénétrant et encadrant un chant de violoncelle
du plus haut style mélodique : la tradition glu-
ckiste d'Iphigénie et cVOrphée revit en ces belles
pages, où la musique se mélange heureusement
aux vers de l'invocation d'Electre. Les airs de
ballet ont été introduits postérieurement à la
représentation de 1878 : pourtant, dès la pre-
mière audition au concert, les parties scéniques
avaient reçu l'addition d'une Danse des Satur-
nales ; et déjà c'était -une Bacchanale qui ser-
vait de final à la suite Pompeia de 1866 \
î. Voici, d'après le compte rendu de la Revue et Gazette musicale
en 1866, quel était le détail des morceaux de Pompeia : Prélude,
Hymne d'Eros (danse grecque), Chœur des funérailles, Bacchanale :
L'analogie avec les morceauxdes Erinnyes est étroite. D'autre part.
.MASSENET 53
En somme, cette œuvre de jeunesse, en ses
dimensions moyennes, révèle les meilleures qua-
lités de l'auteur. Celui-ci a pu ambitionner de
faire plus grand et plus riche ; il n'a pas fait
mieux.
Trois mois après, dans ce même Odéon où
allait se fonder la nouvelle association destinée
à survivre, celle des Concerts Colonne, l'on
entendit une œuvre plus importante, par laquelle
la personnalité de Massenet s'aflirma définitive-
ment: Marie-Magdeleine, « drame sacré », poème
de Louis Gallet(i i avril 1873). Il faut se garder,
pour goûter cet ouvrage, de penser aux chefs-
d'œuvre dans lesquels Bach et Haendel ont
chanté le même sujet, qui n'est autre que la
Passion de Jésus-Christ. Le sous-titre indique
clairement la nuance : Marie-Magdeleine n'est
pas un oratorio, mais un drame (en effet on a
fini par le mettre à la scène) et le style musical
en est certainement moins sacré que profane. L^n
vers d'un des collaborateurs ordinaires de Mas-
senet, Armand Sylvestre, définit heureusement
le caractère de l'œuvre et l'idéal de l'auteur :
Je ne plains pas Jésus, les femmes l'ont aimé.
le chant du violoncelle n'est que la transcription d'une Mélodie, n" 5
des Dix pièces de genre pour piano. Op. 10, datant aussi de 1866;
enfin l'air de ballet : La Troyenne res^rettani sa pairie, était, à l'ori-
gine, une mélodie vocale, qu'on retrouve dans les recueils de mélo-
dies de Massenet (Xéére) et qui. plus ancienne encore, date, croyons-
nous, de l'époque où il était élève d'Ambroise Thomas au Conser-
vatoire. Cela dit afin de constater que la personnalité musicale de
Massenet était formée dès sa première jeunesse.
1] MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Cette note de sensualisme à tendances mys-
tiques, qui enveloppe toute cette musique et qui
se retrouve dans maints ouvrages, devait être
goûtée aux alentours de 1870, quand l'opinion
avait été émue naguère de l'interprétation don-
née par Ernest Renan à la personnalité de Jésus :
interprétation d'ailleurs mal comprise si l'on n'y
voulut voir que l'efFet d'un aimable scepticisme,
et qui ne montre qu'un Renan déformé. Le vrai
Renan de la Vie de Jésus, nous le retrouverons
ailleurs.
Dans l'ouvrage de Massenet, le personnage
de la Magdaléenne tient le premier plan, et
les répliques (jue lui donne Jésus sont bien plu-
tôt des paroles de tendresse que de foi. Mais
les accents et les forjues sont vraiment d'une
séduction extrême. Un frisson inconnu sembla
sembla se révéler aux auditeurs ((ui en subirent
les premiers l'impression (;t c[ui n'avaient encore^
rien entendu de pareil, — car Gounod, qui est
à la base, était loin d'avoir atteint à ])areille
intensité.
Le succès de Marie-Magdeleiiie s'allirma dès
le premier soir et plaça l'auteur au rang des
re})résentants de la jeune école sur l'avenir de
(jui pouvaient être fondés les plus grands
espoirs. Ri/et le félicitait en ces termes cor-
diaux : « Jamais notre école moderne n'avait
encore rien produit de semblable; tu me donnes
la fièvre, brigand! Tu es un fier musicien,
MASSEXET 55
va !... Diable ! tu deviens singulièrement inquié-
tant!... » Et il écrivait à un autre ami : « Il faut
faire attention à ce petit, il va nous passer sur
le ventre. »
Massenet redoublait d'activité. Coup sur coup
les concerts présentaient à leur public ses
Scènes pittoresques,' troisième suite d'orchestre
(Concerts Colonne, i6 novembre 1873), son
Ouverture de Phèdre (Pasdeloup, 22 février 1874),
ses Scènes dramatiques d'après Shakespeare
(Conservatoire, 10 janvier 1875). Charles Lamou-
reux, qui venait de fonder ses concerts de l'Har-
monie sacrée, modernisait son répertoire en
faisant succéder à la Passion et au Messie son
« mystère», J'ive 18 mars 1875), de moindres
dimensions que Marie-Magdeleine, mais musica-
lement conçue dans le même esprit. Et si, pen-
dant deux ans, l'on n'entendit rien de nouveau
de Massenet, c'est qu'il se préparait à frapper un
grand coup en composant un opéra en cinq actes :
le 27 avril 1877, l'Académie nationale de musique
représenta le Roi de Lahore^ .
Le Roi de Lahore n'est pas resté au répertoire.
Après un brillant succès initial, qui se prolongea
plusieurs années, le matériel de cet ouvrage fut
I. Le poème du Roi de Lahore est encore de Louis Gallcl. Celui-
ci, auteur des paroles de hi Coupe du Roi de Thule, s'était trouvé
par là en rapports avec les compositeurs qui prirent part au
concours ouvert pour la mise en musique de cet opéra, et il
devient par la suite le librettiste attitré de toute cette génération •.
nous l'avons déjà vu collaborer avec Bizet ; il fera de même avec
M. Saint-Saëns et bien d'autres.
56 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
détruit fortuitement et l'opéra n'a jamais été re-
pris. C'est pourtant une des productions les plus
importantes de Massenet, et de celles qui tien-
nent l'a plus grande place dans son œuvre. Par
elle la tradition de l'opéra français venait se
perpétuer, se rénover et s'enrichir : je parle de
cette tradition instaurée par Spontini, et qu'on
pourrait rattacher à celle, plus ancienne encore,
de Rameau et de Lulli, où les épisodes pas-
sionnels de la pièce s'encadrent d'un grand
spectacle de danses, de cortèges, de mouve-
ments défoules, de tableaux brillants et vivants.
Tout un acte se déroulait dans le paradis d'Indra,
parmi les séductions les plus chatoyantes que la
mythologie hindoue peut suggérer à l'imagina-
tion d'un artiste occidental. De plus en plus le
style de Massenet s'affirmait avec éclat. L'ins-
piration mélodique avait encore l'abondance
et la fraîcheur de la jeunesse, — et de fait la
musique du Roi de Lahore était encore œuvre de
jeunesse, n'étant, en grande partie, qu'une
adaptation définitive de celle que, dix ans en
deçà, Massenet avait composée pour la Coupe du
Roi de Thulé. De quoi nous n'avons aucunement
l'intention de lui faire grief. 11 faut songer qu'un
opéra comme ceux dont il est ici question n'est
pas un drame musical, que la musique y prime
et que l'accord nécessaire entre elle et la poésie
peut aussi bien s'établir si c'est elle qui préexiste,
pour peu que le poète veuille avoir soin de lui
MASSE NET 57
accorder exactement ses vers, et cela n'est géné-
ralement pas très difficile. Comme d'ailleurs, en
dépit des principes, l'usage de ces applications
a toujours existé, que l'exemple en a été donné
par les plus grands maîtres de Tart, que Ton a
vu souvent Bach donner une destination sacrée
à des airs qu'il avait employés en premier lieu
dans un but profane, Gluck faire entrer dans ses
tragédies françaises des thèmes et des morceaux
entiers pris aux opéras italiens de sa jeunesse
et Berlioz emprunter à ses essais d'école les
plus beaux thèmes de ses symphonies, nous
devons admettre qu'il est admissible et nous
excuserons fort bien Massenet de s'y être con-
formé, puisqu'en procédant ainsi, le jeune com-
positeur fit un si brillant début sur la scène à
laquelle il devait donner plus tard tant d'autres
ouvrages. Le Roi de Lahore s'affirma en effet
comme une œuvre parfaitement homogène, d'un
style soutenu, d'une coloration orchestrale très
vive et très diverse, avec un peu d'enflure dans
les parties d'expression, mais, dans l'ensemble,
beaucoup d'éclat, une ordonnance habile et une
intense vitalité.
La destinée souriait à l'auteur. Faut-il compter
pour un événement heureux pour lui la mort de
Bizet ? Certes, il n'en fut pas de plus déplorable
pour la musique française. Mais Massenet, qui
eût été probablement distancé dans la carrière
par Fauteur de Carmen^ se trouva dès lors plus
58 MUSIQUE FRArs'ÇAISE (1870-1917)
libre de ses mouvements. Si Bizet avait eu le
temps d'achever le Ciel, la représentation du Roi
de Lahore en eût été probablement reculée : dis-
paru de l'horizon musical, il laissa à son jeune
rival le champ libre pour plusieurs années. Et
voici qu'à point nommé survint un autre deuil,
moins important pour l'art : François Bazin, qui,
a-t-on raconté, avait jadis refusé d'admettre
Massenet à sa classe d'harmonie (probablement »
à cause de (juelque gaminerie) mourut quelques
mois après la première représentation du Roi de
Lahore. Massenet hérita de toutes ses places. A
trente-six ans il était membre de l'Institut (le
plus jeune musicien qui eût été admis à l'Aca-
démie des Beaux-Arts depuis la fondation) et
professeur de composition au Conservatoire. Il
avait été nommé chevalier de la Légion d'hon-
neur en 187G.
Redoublant d'activité, il continua de produire.
Dans un concert de l'Opéra, le 22 mai 1880, il
dirigea la |)remière audition d'une nouvelle
« légende sacrée », la Vierge ; puis il donna à
Bruxelles (17 décembre 1881) un nouvel opéra,
Ilérodiade^ dont le fond du sujet était emprunté
au conte de (lustave Flaubert : il y trouva la
doiiJjle occasion d'ecrrire une musique forte en
couleur, et en môme temps de puiser de nou-
veau à la source d'inspiration ([ui lui avait dicté
jadis les tendres cantilènes de Marie-Magde-
leiiie ; car les auteurs du poème avaient imagine
MASSENET 5 9
d'ajouter à la donnée principale des épisodes
d'amour où saint Jean-Baptiste et Salomé se don-
naient la réplique, et cette manière profane, un
peu mièvre, de traiter les sujets religieux ne
laissa pas, dès lors, de lasser l'attention publique.
Au reste Massenet nc^ cessait pas de multiplier les
œuvres purement musicales : le même jour
(8 février 1880) les Concerts Colonne et Pasde-
loup donnèrent simultanément ses Scènes napo-
litaines', puis les Scènes alsacien nés (19 mars 1882)
et les Scènes de féerie (ii février i883) parurent
dans la première de ces institutions. Enfin, le
19 janvier «884, l'Opéra-Comique donna il/«/io«,
cinq actes et six tableaux, dont le poème, en vers
libres, avait été tiré du roman de l'abbé Prévost
par Henri Meilhac et Philippe Gille.
Manon est, entre toutes les œuvres de ^las-
senet, celle qui lui a valu le succès le plus uni-
versel et (jui reste comme le type le plus
accompli de son art. Non qu'elle révèle des (jua-
lités d'invention supérieures à celles des précé-
dents ouvra^i^es : au contraire, en comparant la
partition aux œuvres produites dix ans en deçà,
il apparaît (|ue la veine musicale est déjà un peu
moins abondante, et que par endroits la créa-
tion spontanée est remplacée par l'habileté.
Mais que cette habileté est rare, et qu'il y a de
grâce dans cette œuvre ! La musique y est à
fleur de peau ; mais sa caresse est exquise,
et l'on ne saurait nier que, par ces qualités
6o MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
mêmes, elle n'exprime admirablement la nature
de l'héroïne du roman. Œuvre toute française
que celle-là : disons mieux, toute parisienne.
Aussi ne peut-on s'étonner que le succès de
Manon, qui ne peut-être comparé qu'à celui de
Ccwmen, ait été considérable à l'étranger aussi
bien qu'en France. Si l'art français a pu avoir
des visées plus hautes, il n'a jamais rien produit
de plus charmant
Il convient de rattacher à cette période de
grande production une œuvre qui ne vit le jour
que plusieurs années plus tard, Werther, repré-
senté pour la première fois à l'Opéra de Vienne
en 1892, mais composé depuis plusieurs années :
Garvalho, à qui l'ouvrage avait été présenté
d'abord, avait refusé de le produire sur la scène
del'Opéra-Gomique, qu'il jugeait malséant d'en-
sanglanter par le coup de pistolet final. On
y retrouve encore toute l'abondance d'invention
musicale dont Massenet ne parvenait pas à
épuiser la source. Sans doute l'accent n'a pas
l'amertune, l'intensité, l'âpreté des mélancolies
romantiques. Le personnage sur qui se fixe le
principal de l'attention n'est pas Werther ; c'est
Charlotte. Aussi la musique a-t-elle des intimités
féminines par lesquelles s'évoque la pensée des
juvéniles inspirations de l'auteur — celles du
Poème cT avril , — si fraîches et d'un parfum si
subtil. Le héros de Goathe écrit dans une de ses
premières lettres ; « Il règne en mon âme une
MAS|SENET 6i
étonnante sérénité, semblable à la douce matinée
de printemps dont je jouis avec délices. » C'est
cet aspect du personnage que le musicien semble
avoir surtout aperçu. Le dialogue au cours
duquel Werther et Charlotte échangent le pre-
mier aveu, le soir, au clair de lune, tandis que
s'épandent les bruits de la nature et que, mêlée
aux bruissements lointains de la danse, s'élève
peu à peu Tintime et tendre symphonie des vio-
lons, est assurément une des pages les plus
représentatives de la nature de Massenet, et
le tragique dénouement, a inspiré au musicien
des accents vraiment douloureux et sincères.
Ainsi, à peine à l'âge de quarante-cinq ans,
Massenet avait déjà à son actif un bagage suffi-
sant pour constituer l'œuvre de toute une vie
bien remplie. De fait, ses meilleures qualités sont
entièrement contenues dans cette partie de son
œuvre, et, sans vouloir prétendre qu'il se répéta
par la suite, nous pouvons dire que, pendant les
vingt-cinq ans qui lui restaient à vivre, il ne fit
guère que renouveler, sous d'autres formes, les
sensations qu'il avait fait éprouver si heureuse-
ment jusqu'alors. Aussi, bien que plusieurs des
œuvres qu'il nous reste à citer compte parmi ses
plus accomplies et lui aient valu les succès les
plus éclatants, nous ne ferons plus guère que les
énumérer. Nommons donc, dans l'ordre chrono-
logique :/feCiVZ (Opéra, 30 novembre iSSo),Esclar-
mondc Opéra-Comique, i5 mai 1889), le Mage ^
62 MLSIQL'E FKAA'ÇAlSIi {i»7o-i9i7)
sur un poème de M. Jean Richepin (Opéra,
iGmars 1891), r/zft/\ç, d'après le roman de M. Ana-
tole France (Opéra, 16 mars 1894 >, ouvrage
par lequel Massenet avait tenté de donner
à l'Opéra un équivalent de Manon, et qui, fort
discuté à son apparition, finit par s'imposer au
goût du public ; le Portrait de Manon (un acte,
Opéra-Comique, 8 mai 1894) ; La Navarraise,
action violente, fortement poussée en couleur
(Londres, Govent Garden, au juin 1894) ; Sapho,
sujet moderne, tiré du roman d'Alphonse Daudet
(Opéra-Comique, 27 novembre 1897) ' Cendrillon,
conte de fées [id. 24 mai 1899) ; Grisélidis,
autre conte, emprunté à Boccace celui-là [id.
ao novembre 190 1).
Il convient de donner une attention particu-
lière à l'œuvre qui se })résente maintenant, de
dimensions peu étendues et d'une conception
qui sort de l'ordinaire : le Jongleur de Notre-
Dame (Monaco, 18 février 1902) : le sujet de ce
^( miracle », emprunté par un professeur de
notre Université, M. Maurice Lena, a la {)lus
pure tradition du moyen âge français, se déroule,
dans le cadre de l'abbaye de Cluny, parmi les
moines, et, particularité unique dans l'œuvre de
Massenet, sans l'intervention d'aucim rôle de
femme ; mais l'évocation est si heureuse qu'elle
a inspiré au musicien une des partitions les
plus vivantes et du meilleur style qu'il ait cojn-
posées dans cette dernière période de sa vie.
MASSE NET 63
Enfin il faut encore citer Chéruùin (Monaco,
a4 février ipoS), Ariane i Opéra, 3i octobre 1906),
où se retrouve le grand style des œuvres des
|)i-emiers temps, Tlicrèse Monaco, 7 février 1907),
sujet révolutionnair*', d'après un récit de Jules
Glaretie; Bacchas (Opéra, 5 mai 1909) ; Don Qui-
chotte (^lonaco, 19 février 1910) ; Roina (ici.
17 février 1912) ; Panurge (Théâtre-Lyrique de
la Gaîté, 20 avril 191 3), à quoi il faut ajouter
Aj7iadis et Cléopâtie, ouvrages posthumes. Et
notons que cette liste surabondante ne comprend
que des drames complets, qu'il y faudrait encore
ajouter des ballets, comme le Caiillon, la Cigale,
Espacla, les Rosati, de la musique de scène
pour Théodora et le Crocodile, de Victorien Sar-
dou, Nana-Saliib de M. Jean Kichepin, Phèdre,
de Racine, etc., un oratorio, la Terre promise \
plusieurs compositions d'orchestre, et une infi-
nité de morceaux de chant, en solo ou en chœur.
Quelle vie de labeur que celle de l'artiste qui a
accumulé une telle production !
Entre temps, il s'était consacré assidûment à
sa classe de composition au Conservatoire, qu'il
tint pendant dix-huit ans (de 1878 à 1896). De
nombreux noms qui figureront dansla suite de
cette histoire, ceux de ses élèves devenus des
maîtres à leur tour, montreront si cet enseigne-
ment fut efficace.
Il est mort à Paris, le i3 août 191 2, à l'âge de
soixante-dix ans, ayant conservé jusqu'au seuil
U MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
de la vieillesse ses allures de «jeune maître ».
Dans une singulière fantaisie qu'il intitula
« Pensées posthumes » et qui fut publié par un
journal peu avant sa mort, il imagine qu'assis-
tant à ses propres funérailles il entend les propos
qui s'y tiennent. Les bons confrères se disent
entre eux : « Maintenant qu'il est mort, je pense
qu'on le jouera moins. » Cette ironique pro-
phétie n'a pas été réalisée. Les affiches de nos
théâtres de musique n'ont pas cessé d'annoncer
les représentations de ses œuvres ; à cette
époque de guerre où nous écrivons, et qu'heu-
reusement pour lui il n'a pas vue, les noms qui
s'y inscrivent le plus obstinément sont toujours
Manon^ Werther, Thaïs, le Cicl^ Sapho et le Joii'
sieur de Notre-Dame.
»
A rencontre de Massenet, Reyer a peu pro-
duit : deux seuls opéras, postérieurement à 1870,
ont suffi à établir sa renommée. Celle-ci n'en
fut pas moins étendue ni moins durable.
Ernest Reyer est né à Marseille le i*' décem-
bre 1823. 11 s'appelait, en réalité, Rey : la dési-
nence quelque peu germanique qu'il ajouta à ce
monosyllabe n'était pas défavorable, lorsqu'il
commença à se faire connaître, à un musicien
sérieux qui voulait se « faire un nom ». Nous
l'avons déjà entrevu, associé aux premières
tentatives du Théâtre-Lyrique, auquel il donna
d'abord Maitre Wolfram (i854), puis la Sta-
R EVE R 65
lue (1861). Par son âge, il avait précédé les
jeunes artistes qui avaient suivi la filière du Con-
servatoire et du prix de Rome; pourtant, ayant
débuté moins tôt, c'est à leur génération qu'il faut
le rattacher. Reyer en effet ne fut pas unique-
ment un compositeur. Il eut des attaches avec
les gens de lettres et les autres artistes autant
et plus qu'avec les musiciens. 11 a raconté plai-
samment que, lorsqu'il écrivit son petit .acte
de Maître Wolfram, ils ne furent pas moins de
douze à y travailler : outre Méry, auteur respon-
sable, il groupa dans sa collaboration Théophile
Gautier, qui écrivit pour sa musique des stro-
phes charmantes, Maxime du Camp et plusieurs
autres écrivains en réputation à l'époque. Gau-
tier fit les vers de son premier ouvrage, le
Selam^ ode-symphonie (i85o) et le scénario de
son ballet Sacountala (Opéra, i858). Et c'est
bien à lui que Gustave Flaubert, après avoir
songé d'abord à Verdi, destina l'adaptation
musicale de Salambo. Enfin Reyer fit une longue
carrière comme journaliste. Il fut pendant trente-
cinq ans le critique musical du Journal des
'Débats, et certains ont assuré que, s'il l'eût
voulu, il aurait tenu une place à l'Académie
Française. Un de ses traits caractéristiques est
la fidélité qu'il a toute sa vie conservée à Berlioz,
dont il ("ut 1 ami et l'admirateur à une époque où
ces admirateurs étaient rares, surtout parmi les
musiciens, et il ne perdit jamais l'occasion de
TiERsor. — Mus. franc. 5
66 MUSIQUJ'. FRAINÇAISl': (1870-1917)
le glorifier après sa mort. 11 fut du reste son
successeur à deux places importantes : à l'Aca-
démie des Beaux-Arts (où il s'assit sur son
siège après un intermédiaire) et au Journal des
Débats. Et dans maintes pages de ses meilleures
œuvres il a su faire revivre quelque chose de
l'inspiration qui nous a valu les Troyens.
Quand nous aurons nommé encore Erostvate,
opéra qui, représenté pour la première fois à
Bâle en 1862, fut donné à l'Opéra de Paris, dans
les pires conditions, en septembre 1871, lorsque
la ville n'était pas encore relevée de ses ruines,
nous aurons cité tout ce que Reyer a produit
avant la guerre franco-allemande. Mais déjà, et
depuis plusieurs années, il avait commencé à
travailler à un ouvrage qui demeura longtemps
avant de voir le jour : Sigard., opéra en cinq
actes, représenté pour la première fois au théâtre
de la Monnaie, à Bruxelles, le 7 janvier 1884.
Sigurd a été victime d'un rapprochement que
le public était fatalement conduit à faire en cons-
tatant que la donnée du poème est empruntée
aux mêmes sources que V Anneau du Nibelung,
de Richard Wagner, et que Sigurd est le même
personnage que Siegfried. Reyer l'a bien com-
pris ; il s'est plaisamment avoué battu et résigné
quand, au lendemain de la première représen-
tation de la Valkyrie à Paris, il écrivit : « Nous
tous que le génie du Titan victorieux écrase,
anéantit, ce qu'il nous reste à faire, après avoir
R J- Y E K 67
jeté un dernier et douloureux regard sur le
passé c'est de saluer l'avenir et de tomber avec
grâce... » Mais la chute était-elle si inéluc-
table ? Et est-il absolument nécessaire de refuser
le droit à la vie à un ouvrage de bonne foi
parce qu'il a eu le même point de départ qu'un
autre, celui-ci fût-il chef d'oeuvre? Notons qu'il
n'est pas exact que Sigiird et Siegfried soient
puisés à une source identique : le drame wagné-
rien est principalement établi sur les Eddas
Scandinaves, tandis que l'opéra a demandé son
sujet au poème germanique (postérieur) des
Nibelungen. Wotan ne joue aucun rôle dans ce
dernier : c'est tout au plus s'il y est question
d'Odin, ce qui est tout différent ; et quant à la
philosophie de Schopenhauer, dont Wagner a si
fort imprégné son drame, je croirais volontiers
que Reyer, aussi bien que son collaborateur
Emile Blau, l'a ignorée toute sa vie. 11 convient
enfin de laver notre auteur de la faute d'avoir
péché par présomption en osant se mesurer
avec le maître saxon : il n'y a aucunement songé,
les dates sont là par le dire. Sigiird était annoncé
et commencé dès 1866; il en fut donné au con-
cert des auditions fragmentaires en mars 1873 ;
quant à Siegfried et au Crépuscule des dieux^ ils
ne furent pour la première fois représentés, en
Allemagne, qu'en 1876 — et en France beau-
coup plus tard — trente ans plus tard. Il serait
donc peu séant d'accuser Reyer, soit d'avoir
(38 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-191 7)
voulii entrer en concurrence avec Wagner, soit
de lavoir imité. Et comme leurs œuvres ne se
ressemblent pas du tout, je pense qu'il nous est
permis de considérer Siguirlen soi-même et sans
que nous ayons à nous préoccuper même de
savoir si la tétralogie a jamais existé.
Donc, Sigufd est un b])éra français, écrit
sous l'influence des idées rénovatrices qui, au
moment où il fut conçu, cherchaient à soustraire
le genre aux conventions surannées de l'opéra
italien, mais sans s'inquiéter encore du drame
symphonique. Il est plein d'éclat, de mouve-
ment et, par endroits, de poésie. La veine
mélodique y est abondante. Parmi les petites
malices qui ont été multipliées généreusement
à l'adresse de l'œuvre et de l'auteur, il en esl
une dont noiis voulons retenir au moins la pre-
mière partie, qui contient un éloge mérité : «C'est
plein d'idées... » La suite du propos fait entendre
que l'habileté technique de Reyer n'était pas
grande, et c'est encore vrai : il était de ceux qui
lie doivent rien qu'à la nature. Mais cette nature
était robuste et virile ; ses chants ont un tour
spontané, utie grâce qui n'a rien d'efféminé ni de
mièvre, et si son orchestre n'a pas ces transpa-
rences que l'on admiré ailleurs, il est coloré,
éclatant et expressif. L'ouVerture de Sigiird,
digne sœur de celle àEuryanihe, suflirait au
besoin pour en témoigner.
Les mêmes qualités, un peu atténuées par
LÉODELIBES 69
Fâge, se retrouvent clans Salammbô, représentée
pour la première fois à Bruxelles le 10 fé-
vrier iSyo, et l'on a admiré la pénétration avec
laquelle le nuisicien a su faire passer dans les
sons le caractère, le sentiment et la couleur
d'un des plus merveilleux récils qu'ait produits
la littérature au milieu du xix'' siècle.
Il est donc bien vrai que deux œuvres de telle
valeur suffisaient amplement à remplir une vie
d'artiste.
Reyer est mort au Lavandou (Var) le i5 jan-
vier 1909, âgé de près de qualre-vingl-six ans.
Nous avons rencontré aussi le nom de ]Léo
Delibes avant 1870, alors qu'il composait des
œuvres futiles, dont le souvenir a inspiré à
M. Saint-Saëns cette boutade : « Ce n'est pas à lui
que la critique française a reproché de n'avoir
pas de mélodie : il avait fait des opérettes ! » 11
est né à Saint-Germaiu du Val (Sarthe) le 21 fé-
vrier i836 et a vécu assez obscurément jusqu'au
jour oii, devenu chef de chanta l'Opéra, il par-
vint à faire représenter à ce théâtre les ballets
que nous avons eu déjà l'occasion de nommer,
La Source et Coppelia ; ce dernier est resté
comme un des meilleurs modèles de danse llréâ-
trale, brillante, nerveuse, colorée, pittoresque.
Plus tard, dans le même ordre d'idées, il mit le
sceau à sa renonmée en donnant sur la même
scèn'e Sijlvia (1876), un des plus remarquables
70 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
ballets d'action qu'on y ait vus. Elevant ses
visées toujours plus haut (bien qu'il n'ait jamais
osé pénétrer dans le domaine de la symphonie),
il composa pour l'Opéra-Comique un ouvrage
dont le tour de main est charmant, le Roi Va
dit, et plus tard, donna sur la même scène,
après Jean de Nivelle (i88o), l'ouvrage qui a fait
le plus pour propager sa renommée : Lakmé
(14 avril i883). Un mot de cette pièce donne une
idée exacte de son caractère : « Prendre le dessin
d'un bijou... » La musique de Lakmé semble en
effet un de ces bijoux exotiques dont la curiosité
et la coquetterie féminine aiment à se parer, élé-
gamment ciselés, pittoresques et d'un aspect joli-
ment artistique ; elle n'est d'ailleurs pas dénuée
d'un certain sentiment élégiaque et garde cons-
tamment un aspect de grande distinction. Les
compositions de Léo Delibes dénotent une finesse
de touche qui s'harmonise parfaitement avec la
plupart des sujets traités par lui : cette qualité
faisait le mérite du Roi Va dit\, aimable comédie
qui se joue en costumes Louis XIV, et les danses
qu'il a écrites pour accompagner la représen-
tation du Roi s'amuse de Victor Hugo sont un
excellent pastiche du style de notre ancienne
musique. Des sujets plus dramatiques conve-
naient moins bien à sa nature : on le vit lors-
qu'après sa mort fut représenté un dernier
ouvrage auquel il avait donné tous ses soins, et
qui d'ailleurs, laissé inachevé, fut complété par
i
PALADILHE 71
une autre main : Kassia (21 mars iSgS). Profes-
seur de composition au Conservatoire et mem-
bre de l'Académie des Beaux-Arts, Léo Delibes
mourut à Paris à un âge où l'on pouvait croire
qu'il jouirait de la vie pendant de longues années
encore, le 16 janvier 1891.
M. Paladilhe iné à Montpellier en i844) fut le
plus jeune musicien à qui ait été décerné le prix
de Rome : il obtint cette récompense en 1860, à
Tâge de seize ans. Epris de pittoresque et péné- ,
tré du sentiment du chant populaire, il rapporta
d'Italie une mélodie qu'il y avait composée en
s'inspirant des indexions et des formes des chan-
sons du pays, et le succès de cette jolie page fut
tel que, pour beaucoup, M. Paladilhe est resté
« Fauteur de Mandolinata ». Il mit en musique
le Passant, de François Goppée (Opéra-Comi-
que, 1872), puis donna au même théâtre V Amour
africain^ sur un poème d'Ernest Legouvé (187 5),
Suzanne (1878) et Diana (i885); il composa, un
peu plus tard, un petit oratorio, les Saintes
Maries de la Mer, légende de Provence (1892) ;
enfin il fit représenter à l'Opéra Patrie^ d'après
le drame de Victorien Sardou (20 décem-
bre 1886), œuvre par laquelle il s'efforça d'enfler
ses pipeaux et de hausser son style au niveau
du drame national : à quoi il a sans doute réussi,
puisque, profitant de la tragique coïncidence
entre le sujet de la pièce et les événements au
7- iMUSlQUE FRAAÇAlSli (1870-1917)
cours desquels la Belgique a été de nouveau
opprimée par de tyranaiques envahisseurs, l'O-
péra a pu reprendre Prt//te en 1916 et montrer par
là que Fœuvre n'était aucunement'au-dessous de
la situation. M. Paladilhe a été nommé membre
de l'Académie des Beaux-Arts en 1892.
Successeur de M. Paladilhe au concours de
Rome, où il a obtenu le prix en 1861, M. Théo-
dore Dubois, néàRosnay (Marne) le 24 août 1837,
peut être cité comme un exemple de conscience
et de probité artistiques en un temps où les
musiciens ont été sollicités par des tentations si
diverses. Nous l'avons vu, dès avant 1870, maître
de chapelle à Sainte-Clotilde (avant de passer à
la Madeleine, où il devint ensuite organiste),
affirmer sa maîtrise comme musicien religieux
avec les Sept paroles du Clirist^ restées comme
une œuvre de fonds au répertoire des chapelles ;
des motets et des messes, dont, Tune élait déjà
un envoi de Rome, et dont, par la suite, il mul-
tiplia le nombre : il s'y montra digne conti-
nuateur de Ghérubini, dont il a, jusqu'au seuil
du vingtième sciècle, su maintenir le style clas-
sique, pur et uni. Vivant à une époque où il est
souvent parlé de « concessions », il n'en a lait
aucune ni dans un sens ni dans un autre ; s'il
n'a pas cherché à suivre le mouvement qui entraî-
nait la jeunesse française vers des contrées nou-
velles, c'est, apparamment, qu'il n'a pas jugé bon
THEODORE DUBOIS 73
qu'il en fut ainsi ; mais pas davantage il n'a
saci'ilié au faux gouL du passé. Son art, auciael
le mouvement t'ait un peu défaut, convenait
mieux à l'église ou au concert qu'à, la scène ;
aussi a-t-il peu réussi au théâtre, quoiqu'il y ait
donné plusieurs œuvres : la Giizla de V Emir
(1873, déjà nommée) ; le Pain bis^ un acte à
rOpéra-Gomique (1879) ; la Farandole, ballet
(Opéra, i883); .4Z>e/^-//<r//;ie/, opéra italien (Théâ-
tre italien, 1884); Xûrt^iè/e (Opéra-Comique, iSgS).
L'oratoiio lui a été plus favorable : il a produit
en ce genre le Paradis pardii^ couronné au
concoursde la Ville de Paris en'1878, le Baptême
de 6Yo(^w, composé sur le texte latin d'une ode du
pape Léon XIII et exécuté solennellement dans
la cathédrale de Reims en 1899, etc. Il a écrit
de nombreuses œuvres instrumentales : deux
symphonies, des ouvertures, des concertos, un
poème symphoiii(jue en trois parties, Adonis^
saus coiii[Uer les compositions pour instruments
seuls, les mélodies et autres morceaux de moin-
dre importance. Bref, l'art classique n'a pas
<ni, à la fin du xix^ siècle, de«j3lus respectable
représentant. Enfin, et ce ne fut pas la partie
la moins utile de sa mission, il a consacré les
meilleures années de sa vie à l'enseignement :
professeur d'harmonie, [)uis de composilion au
Conservatoire, il en est, à la fin, devenu direc-
teur (en 1896, a la mort d'Ambroise Thomas) et,
fut en 1894, nommé membre de l'Académie des
74 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Beaux-Arts, où il succéda à Gounod. Ayant pris
sa retraite en 1906, il n'a malheureusement pas
pu en jouir à son gré dans la tranquillité du pays
natal, la petite ville de Rosnay, voisine de Reims,
ayant été dépuis 1 9 1 4, sinon occupée par l'ennemi,
du moins si proche du front qu'il ne lui a plus
été. permis de rentrer dans la maison paternelle.
Musicien d'église lui aussi, M. Ch.-M. Widor
(né à Lyon, le 24 février i845, d'un père alsacien)
a enrichi la littérature de l'orgue d'œuvres peu
nombreuses, mais de haut style : les principales
sont des Symphonies^ dans quelques-unes des-
quelles revivent l'esprit et les formes de
J.-S. Bach ; et le mérite en est d'autant plus rare
que ces nobles pages furent écrites un un temps
où l'art de Bach était encore bien ignoré en
France. Les premières ont suivi de peu la nomi-
nation .de M. Widor au poste d'organiste de
de Saint-Sulpice (1869), et il apparaît que leur
conception a emprunté au magnifique instrument
sur lequel elles ont pour la première fois sonné
quelque chose de sa grandeur monumentale. [1
a composé aussi des symphonies proprement
dites, au nombre de trois, dans la dernière des-
quelles (op. 69) l'orgue concerte avec Forchestre ;
des concertos ; un poème descriptif : la Nuit
de Walpurgis ; de la musique de chambre, des
morceaux pour divers instruments, des mélodies,
etc. 11 n'a pas dédaigné non plus les accents
CHARLES LENEPVEU 75
moins austères du théâtre, a donné à l'Opéra un
ballet, la Korrigane (1880), à l'Opéra-comique
Maître Ambros (i886) les Pêcheurs de Saint-Jean
(1905) et écrit une poétique musique dô scène
pour le Conte d Avril, de M. Dorchain (d'après
Shakespeare), représenté àlOdéon en i885, ainsi
que quelques morceaux pour les Jacobites drame
de François Coppée (même théâtre et même
année). Esprit ouvert aux manifestations les plus
diverses des lettres et des arts, auteur de plu-
sieurs écrits sur la musique d'église, d'orgue et
d'orchestre (notamment un supplément au Traité
d' instrumentation de Berlioz), il a, en 1914? été
élu secrétaire perpétuel de l'Académie des.
Beaux-Arts (dont il était membre depuis quatre
ans), fonction dans laquelle l'avait précédé jadis
un musicien, Halévy. Il est également profes-
seur de composition au Conservatoire, où il
était entré en premier lieu comme professeur
d'orgue.
Dans ce dénombrement de nos forces musi-
cales, il faut nous efl'orcer de n'en omettre
aucune ; mais leur abondance nous oblige à ne
plus nous arrêter désormais que sur les maîtres
dont Taction fut profonde et durable.
Nous passerons donc rapidement sur Charles
Lenepveu (né à Rouen en 1840), qui, prix de
Rome en i865, ne produisit guère d'autres ou-
vrages que le Florentin (Opéra-Comique, 1874),
76 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Véllecla (Londres, 1882) et diverses pages musi-
cales consacrées à Jeanne d'Arc, à la mémoire
de qui, en sa qualité de Rouennais, il était par-
ticulièrement attaché. Successeur d'Ambroise
Thomas à l'Institut, il consacra principalement
les dernières années de sa vie à enseigner la
composition au Conservatoire et mourut en 1910.
Bourgault-Ducoudray (né à Nantes en 1840,
prix de Rome en 1862, mort à Paris en 19 10) a
écrit de la musique d'église [Siabcit mater, envoi
de Rome), de concert (/« Conjuration des fleurs)^
des œuvres orchestrales [Rapsodie cambod-
gienne, d'une belle coloration, le Carnaval
d'Athènes, etc.), et fait représenter à TOpéra
Thamara (1891). 11 a consacré le meilleur de son
activité à remplir son rôle d'éducateur et d'ini-
tiateur d'art : professeur d'histoire de la musique
au Conservatoire, il ne s'attacha pas seulement
à faire connaître aux générations nouvelles les
chefs-d'œuvre trop ignorés des anciens maîtres ;
il voulut pénétrer jusqu'à l'art du peuple. Les
recueils (ju'il a publiés de mélodies populaires
recueillies par lui-même en Grèce et en Bretagne
sont des œuvres dont l'importance ne saurait
être exagérée. L'insistance qu'il a mise à faire,
ressortir les caractères des anciens modes, dont
ces mélodies donnent de nombreux exemples,
n'a sans doute pas été étrangère à l'évolution de
la langue rjiusicalequi s'est accomplie depuis peu.
i:milë pessard 7-
Einile Pessard (né en i843, prix de Rome
en 1866, Jiiort au cours de la présente année 1917)
a donné au théâtre la Cruche cassée (1870),
le Char (1878), le Capitaine Fracasse {ici.), Taba-
rin (i88a), les Folies amoureuses {iSc)i), etc. Il
h;'est consacré en partie à l'enseignement de la
musique populaire.
L'année 1870 vit proclamer deux prix de
Rome : MM. Henri Maréchal (Paris, 1843), et
Charles Lefebvre (iV/., 1843, mort en septembre
1917, au moment môme ou s'imprime ce livre).
Le premier, après avoir composé à Rome un
oratorio, la Nativité', devint le collaborateur des
écrivains alsaciens Erckmann-Chatrian : il orna
d'une musique pleine de grâce, de sentiment, de
parfum du terroir, l'opéra-comique tiré de leur
jolie nouvelle, les Amoureux de Catherine (1876),
composa la musique de scène de leurs comédies
r Ami Fritz (même année) et les Hantzau (1882),
leur emprunta encore le poème de l'opéra-co-
mique la Taverne des Trabans (1881). Enfin il a
donné Deidamie à l'Opéra (1893), Calendal,
d'après le poème de Mistral (Rouen, 1894), et
Daphnis et Chloé au Théâtre lyrique de la Renais-
sance en 1899.
M. Gh. Lefebvre a fait entendre aux Concerts
Pasdeloup un oratorio d'un beau style, Judith,
produit un grand nombre d oeuvres de musique
instrumentale ou vocale, parmi lesquelles il faut
78 MUSIQUE FRANÇAISE [iS-jo- kji-})
citer Daliia, suite pour orchestre d'après le
drame d'Octave F'euillet, et donné à la scène le
Trésor, sur la pièce de François Coppée (Angers,
i883), Zaïre (Lille, 1887), et Djelma (Opéra,
1894).
Alphonse Duvernoy (^Paris 1842) est sorti d'une
lignée d'artistes dont plusieurs générations se
sont succédé au Conservatoire, cela depuis la
fondation de l'école. Il ne s'est d'ailleurs pas
présenté au concours de Rome, ayant surtout,
dans sa jeunesse, étudié le piano. Devenu vir-
tuose, il s'essaya d'abord dans la composition
de la musique instrumentale, puis haussa son
ambition jusqu'à celle des œuvres lyriques et
dramatiques écrites pour le concert et le théâtre.
La Tempête fut couronnée au concours de la
Ville de Paris en 1882 ; deux ans plus tard, les
concerts Lamoureux firent entendre Sardaiia-
pale^ qui fut ensuite mis en scène à Lyon (1892).
11 donna enfin à l'Opéra Belle [iSgG] et un ballet,
Bacchus (1902). Il est mort en 1907.
M"^^ Cécile Chaminade est, en son temps,
une des rares femmes qui se soient distinguées
dans l'art de la composition. Elle a publié un
grand nombre d'œuvres pour le piano, la voix,
l'orchestre, et abordé le théâtre avec la musique
d'un ballet, Callirhoë.
Gaston Salvayre (né à Toulouse en 1847, P^'^^
de Rome en 1872, mort en 1916) a fait représen-
ter avec succès au Théâtre lyrique de la Gaîté,
SAIAAYRE 79
en 1877, un grand opéra, le Bravo, et à TOpéra,
la même année, un ballet, le Fandango. Ses
ouvrages postérieurs, Richard III (Pétrograd,
i883), Egmont (Opéra-Comique, 1886), La Dame
de Monsoreau (Opéra, 1888), Solange (Opéra-
Comique, 1909), n'ont pas justifié toutes les es-
pérances qu'avaient fait concevoir ses débuts.
Pour en finir avec cette génération d'artistes
français rattachés â l'ancienne école, — élèves
d'Ambroise Thomas, de Victor Massé, d'Henri
Reber, de François Bazin, — encore peu initiés
aux secrets de la symphonie et ne pratiquant
guère que le théâtre, sans chercher à rénover
les formes consacrées autrement qu'en y ajou-
tant quelques modulations ou sonorités orches-
trales parfois non dénuées de quelque rudesse,
nommons enfin : M. Paul Puget (1848-1917, prix
de Rome en 1873), auteur de Beaucoup de bruit
pour rien (1899) ; M. André Wormser (Paris,
i85i ; prix en 1875), auteur du ballet V Étoile
(1897) et de la pantomime V Enfant prodigue
(1890) ; M. Paul Hillemacher (1862 ; prix en 1876)
qui, s'étant associé avec son frère Lucien (1860,
prix en 1880) en une collaboration que la niort
du plus, jeune (1909) a seule pu rompre, a donné
avec lui Loreley (couronné au concours de la
Ville de Paris, 1882), Saint Mégrin (Bruxelles,
1886) et le Drac (Carlsruhe, 1896) ; M. Véronge
de la Nux (i853 ; prix en 1876), qui a donné à
l'Opéra Zaïre (1890); Samuel Rousseau (né en
8o MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
i853, mort en 1904; prix en 1878), auteur de
Merowig (1882), la Cloche du Rhin (Opéra, 1898)
et de nombreuses œuvfes de musique d'église ;
Clément Brodtin (prix de la même année, né en
i85i, mort en 1889), ^® dernier élève de Victor
Massé, Jolie nature musicale que la maladie et
une mort prématurée ont empêché de prendre
tout son développement; enfin, intermédiaire
entre les classes Bazin et Massenet, M. H. Dal-
lier, organiste émérite.
A côté de ces musiciens qui tous avaient suivi
la filière de l'école, il en faut ajouter au moins
deux, nécessaires à compléter la liste.
Yictorin Joncières, né à Paris en 18.39, ^"-^^ ^^^
élève indiscipliné du Conservatoire, qu'il quitta
avec éclat après avoir, à la classe décomposition
de Leborne, fait preuve d'un enthousiasme intem-
pérant, scandaleux pour l'époque, en faveur de
Wagner, après ses concerts de 1860. Ainsi fut-il
la première victime de l'illusion wagnérienne,
qui a causé tant d'autres perturbations ! Le fait
est (|u'il fut un des premiers en France à se
parer ostensiblement de l'étiquette de wagné-
rien : il s'en fut à Munich assister aux premières
représentations des œuvres nouvelles, dites, en
ce temps-là, « de l'avenir », et tout cela pour en
arriver à proclamer plus 'tard que le génie de
Wagner n'avait pas été au delà de Loliengriji.
.Quant à lui, nous l'avons déjà vu, avant 1870,
BENJAMIN CxODARD 8i
donner à Paris des œuvres qui ne manquent pas
de quelque fierté : Sardanapale^ le Dernier jour
de Pompéi, et Dimitri, qu'il fit représenter au
Théâtre-Lyrique en 1876, a d'assez hautes quali-
tés musicales ; mais son effort s'épuisa et s'ar-
rêta là, et les œuvres de la dernière partie de
sa vie, loin de rien ajouter à sa renommée, con-
tribuèrent plutôt à Feteindre [la Reine Berthe,
£878; le Chevalier Jean ^ i885 ; Lancelol, 1900!.
Il est mort en 1903.
Benjamin Godard, enfin, fit entrevoir pendant
quelque temps de grandes espérances, qui ne
furent malheureusement pas toutes réalisées. Né
à Paris en 1849, il donna des marques de préco-
cité musicale, et ceux qui l'entouraient crurent
reconnaître en lui un nouveau Mozart : peut-être
fut-ce là sa perte. A peine âgé de seize ans, il
commença à publier des sonates, des quatuors,
des morceaux de piano, des mélodies, puis bien-
tôt des symphonies (ou du moins des composi-
tions orchestrales qui portent ce nom) et l'accu-
mulation en est telle que nous devons renoncer
à en faire une énumération, même sommaire. Le
jour le plus glorieux de sa vie fut celui de la
première audition du Tasse, symphonie drama-
tique (ou plus exactement opéra de concert],
couronné au concours de la Ville de Paris en
1878 concuremment avec le Paradis perdu de
M. Théodore Dubois. Il y a dans cette œuvre,
produite par un artiste f(ui n'avait pas trente ans,
TiERsoT. — Mus. franc. ('»
83 MUSIQUE FRAISÇAISE (1870-1917)
des qualités de poésie, de véhémence, de cha-
leur interne, qui firent pressentir la venue d'un
nouveau maître. Malheureusement, les œuvres
qui suivirent ne tinrent pas ces promesses : ni
Pedro de Zalamea (Anvers. 1884), ni Jocelyn
(Bruxelles, 1888), moins encore le Dante, qui
échoua à FOpéra-Comique en 1890; et quant à
la Vivandière^ à la représentation de laquelle
la mort l'empêcha d'assister (Opéra-Comique,
i''"' avril 1895), si cette pièce populaire, dont le
livret est amusant, a obtenu du succès, l'on ne
saurait dire qu'elle ait élevé du moindre degré
le niveau de l'art. Abusé par la croyance en sa
prédestination, qui lui fit méconnaître l'impul-
sion inéluctable de l'art moderne et y rester
étranger, usé avant le temps par l'excès de la
production, il est mort, dans le midi, le 10 jan-
vier 1895, âgé seulement de quarante-cinq ans.
I
CAMILLE SAINT-SAENS
La plupart des musiciens dont ii vient d être
question se rattachent, nous l'avons dit, aux tra-
ditions de la musique française antérieure. Ils
ne firent point, pour la plupart, partie de la So-
ciété nationale, ou bien, après un court contact,
ils reprirent vite leur ancienne direction. Ainsi
se formèrent dans le monde de la musique fran-
çaise des « partis » dont les générations précé-
dentes n'avaient pas connu les luttes. Nous avons
exposé quel fut le rôle de celui que nous pou-
vons qualifier de « conservateur » : considérons
maintenant les musiciens « avancés ».
La Société nationale, avons-nous dit, fut fon-
dée en 1871 par Tinitiative de M. Camille Saint-
Saëns, réalisant un rêve formé par lui dès avant
la guerre. S'il travailla pour les jeunes, il put
mettre à leur service l'expérience et la pratique
de l'art acquises au cours d'un quart de siècle,
car il n'y avait pas moins longtemps qu'il était
sur la brèche, bien qu'il ne fût pas âgé de plus
de trente-cinq ans. Et aujourd'hui, après que le
84 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
demi-siècle de plus qui sépare les deux guerres
est encore presque écoulé, nous le voyons tou-
jours, dominant de sa robuste vieillesse les
générations qui se sont succédé, après leur
avoir montré sans arrêt l'exemple du travail
salutaire et fécond, toujours actif, toujours en
éveil, poursuivant son œuvre. Quelle plus belle
figure pouvions-nous souhaiter voir placer au
centre de cette étude que celle de ce grand
artiste, dont la vie est un exemple et l'œuvre une
réalité magnifique, et qui, par quelque côté
qu'on le considère, apparaît comme l'honneur
de l'art de son pays et de son temps !
M. Camille Saint-Saëns est né à Paris le
9 octobre i835, d'une famille originaire de la
Normandie (une petite ville proche de Rouen
porte le nom de Saint-Saëns). D'une précocité
qui semble n'avoir eu d'égale dans l'histoire que
celle de Mozart, il composait, à l'âge de cinq
ans, des airs de danse et de petites mélodies.
Plusieurs de ces pages enfantines ont été con-
servées ; la Bibliothèque du Conservatoire pos-
sède le manuscrit d'une romance, le Soir, datée
de mai 1841, dont la musique, on le devine, est
très simple, mais écrite avec une parfaite correc-
tion. Vers le môme temps, un ami lui fit cadeau
d'une partition d'orchestre du Don Juan de
Mozart. « Quand j'y songe, a-t-il écrit, un tel
présent à un enfant de cinq ans me semble une
chose singulièrement hardie. Jamais idée, cepen-
CAMILI-K SAl.XT-SAE XS 85
dant, ne fut plus heureuse. Chaque jour, dans
mon Don Jiian^ et sans y penser, avec cette pro-
digieuse facilité d'assimilation (|ui est la faculté
maîtresse de l'enfance, je me nourrissais de la
substance musicale... » Intelligemment dirigé
dans sa famille et par ses maîtres, il donna son
premier concert public à l'âge de dix ans (salle
Pleyel, 6 mai 1846) et s'y révéla comme un inter-
prète autorisé des classiques. En 1832 (il avait
dix-sept ans), il publia sa première œuvre, une
suite de morceaux pour harmonium, présenta à un
concours ouvert par la Société de Sainte-Cécile
une Ode à sainte Cécile, pour voix et orchestre,
qui fut couronnée et exécutée le 26 décem-
bre iSSss ; l'année suivante, procédant de même,
et avec le même succès, par voie de concours, il
fit connaître au public sa première symphonie
(18 décembre i853). Profitant de toutes les occa-
sions que lui offraient les concours, assez mul-
tipliés en ce temps-là (il n'y en eut qu'un auquel
il ne réussit pas, bien qu'il s'y soit présenté
deux fois : le concours de Rome), à l'affût de
toutes les exécutions, parfois un peu aventurées,
que pouvaient lui offrir des orchestres et des
chœurs d'amateurs ou déjeunes artistes, devenu,
dès i853, organiste d'une grande église de Paris,
Saint-Merry, puis, en 1857, passé en la même
qualité dans la paroisse élégante par excellence,
la Madeleine, s'imposant à l'attention publique
et bientôt consacré comme un grand virtuose
86 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
sur le piano, il commença dès lors à mener cette
vie d'activité multiple, surabondante, d'ailleurs
sans fièvre, qu'il eut la force de continuer jus-
qu'au jour où nous écrivons cette histoire. En
1870, il avait déjà dans son bagage quatre sym-
phonies, trois concertos pour le piano, deux
pour le violon, des ouvertures, une suite et
d'autres morceaux pour orchestre, un quintette,
un trio, des rapsodies pour orgue, des pièces
pour piano, une tarentelle pour flûte et clari-
nette, une suite pour violoncelle, une Messe,
VOratorio de Noël, VOde a sainte Cécile, une
cantate en l'honneur de Hoche, une scène d'Ho-
race, sur les vers de Corneille, les Noces de
Prométhée, Une quantité de morceaux pour
divers instruments, piano, orgue, violon, de
mélodies vocales, de chœurs religieux ou pro-
fanes, etc. Le 3® concerto, en mi bémol, pour
piano, dernière œuvre qu'il ait produite avant
la guerre de 1870, porte le numéro d'op. 29, et
un grand nombre d'autres compositions furent
publiées plus tard, avec une numération posté-
rieure, ou sont restés inédits, ou ont été dé-
truits : car l'auteur, nous le savons, a pratiqué à
travers ces pages de jeunesse d'abondaiits éla-
gages qui, décevant notre curiosité, nous ont
privés d'en connaître plusieurs ; et cependant
plusieurs de celles qu'il a jugées dignes d'être
publiées témoignent d'une maturité complète et
restent aujourd'hui au nombre des productions
CAMILLE SAIJNT-SAENS 87
les plus hautes et les plus clignes de son génie.
Comme pianiste, il l'ut, dès les premiers temps,
placé au premier rang dans l'estime des artistes
et du public. Son aversion pour le charlatanisme,
son dédain des succès faciles et des attitudes
qui provoquent l'attention lui attirèrent parfois
le reproche de froideur; mais les vrais connais-
seurs savaient bien ce ((u'il y avait de profondé-
ment et d'éminemment musical dans son jeu
tout classique. Les plus grands maîtres lui mani-
festaient hautement leur estime. Il vivait dans
l'intimité de Liszt, de Rubinstein, de Gounod,
de M""" Viardot. Berlioz écrivait qu'il était un
« grand musicien ».
En dépit de ces diverses consécrations, il se
sentait encore trop seul; il n'avait pas encore pu
être mis en contact avec le grand public, pas
même participer à son gié à Tactivité générale
des artistes ses contemporains. C'est ce regret
qui lui suggéra l'initiative de la Société Natio-
nale. L'air vivifiant qu'il respira lorsqu'il se sen-
tit vivre au milieu de ses pairs ne pouvait qu'être
salutaire à son développement; il s'élança plus
librement et explora des contrées nouvelles. Il
avait trouvé dans le nouveau groupement un
auditoire sympathique et capable de l'apprécier;
les concerts symphoniques s'ouvraient plus lar-
genient»à la jeune musique française : il en pro-
fita avidement. Il donna d'abord aux Concerts
Pasdeloup son morceau d'orchestre issu de la
88 ML'SIQLE FRANÇAISE (1870 1917;
guerre, la Marche héroïque, à la inénioiie d'Henri
Regnault (10 décembre 1871) ; puis il entreprit
la série de ses poèmes symphoniques, création
entièrement nouvelle, au moins en France. Nous
aurons à insister sur son importance; bornons-
nous, dans ce rapide et préparatoire curriculum
vitas, à indiquer des titres et des dates. Ce
sont : d'abord le Rouet cV Omphale , qui, après
avoir été essayé sur lo piano à la Société natio-
nale, fut, sous sa forme orchestrale et définitive,
exécuté aux Concerts Pasdeloup le i4 avril 1872 ;
puis Phaéto/i, donné à Fun des premiers Con-
certs Colonne du Châtelet, le 7 décembre 1878 ;
la Danse macabre (24 janvier 1875) et la Jeunesse
d'Hercule (i3 janvier 1877), également aux Con-
certs Colonne. Elargissant le cadre et doublant
la puissance de Torcliestre en y ajoutant l'apport
des voix en solo et en chœur, il traça les grandes
lignes d'un vaste tableau musical : le Déluge, qui
n'est, à proprement parler, qu'un poème sym-
phonique agrandi (Colonne, 5 mars 1876) ; puis
il profita de l'antithèse (|ue lui offrait l'ode de
Victor Hugo : la Lyre et la Harpe^ pour opposer
musicalement l'une à l'autre la vie ardente et
sensuelle du paganisme avec l'austère idéal
chrétien ; cette œuvre, si française à tous égards,
fut exécutée pour la première fois à l'étranger,
dans une de ces solennités musicales de l'An-
gleterre auxquelles semblent participer les voix
de tout un peuple (festival de Birmingham,
CAMILLE SAINT-SAEXS 89
28 août i8j(^, — à Paris, l'hiver suivant, Concerts
Pasdeloup, 11 janvier 1880). Un peu plus tard, il
voulut rendre au poète un hommage harmonieux
et solennel en Taisant entendre, en sa présence,
V Hymne à Victor Hugo (Trocadéro, i5 mai 1884).
L'artiste qui avait enrichi le langage musical
de tant d'heureuses trouvailles dans le domaine
de l'expression ne pouvait pas, on le devine, se
désintéresser du théâtre. Le fait est que, dès
1868, il avait commencé à écrire l'ouvrage qui a
le plus puissamment contribué à propager sa
renommée à travers le M\o\X(\c,Sanison cl Dalila ;
antérieurement même à cette date, il avait en
portefeuille la partition terminée d'un opéra-
(^omique, le Timbre cVargent. Mais il trouvait
plus d'obstacles encore à se faire admettre au
théâtre que dans les concerts. Le directeur de
rOpéra-Comique pensa lui avoir fait une faveur
considérable lorsqu'il eut consenti à représen-
ter un acte de sa façon, la Princesse jaune
112 juin 1872), joli bibelot musical, mais sans
importance, que le public trouva incompréhen-
sible et qualifia (c'était l'injure à la mode) de
wagnérien. Le Timbre d'argent dut attendre jus-
qu'à 1877 (23 février! poui" être admis à réson-
ner sur la scène du Théâtre-Lyrique (^Gaîté), où
il obtint d'ailleurs un joli succès. Quanta Sam-
son et Dalila, dont le sujet biblique effarouchait
les amateurs d'opéra avant qu'ils en connussent
une note, il n'eût peut-être jamais vu le jour si
90 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Liszt n'avait pris l'initiative d'en demander la
partition pour la représenter au théâtre ducal de
Weimar, où déjà il avait révélé jadis Lohengrin
et Benvenuto Cellini\ et c'est sous sa direction
que Tœuvre fut offerte pour la première fois au
public, traduite en allemand, le 2 décembre 1877.
Quinze ans après seulement (28 novembre 1892),
rOpéra de Paris se décida à l'admettre à son
répertoire : elle est près d'atteindre aujourd'hui
sa quatre-centième représentation.
Le succès est un grand maître : M. Saint-
Saëns, l'ayant connu, vit donc les théâtres s'ou-
vrir largement devant lui. 11 a donné, sur
diverses scènes, après les trois que nous avons
nommés, les ouvrages suivants, que nous nous
en tenons, pour l'instant, à énumérer : Etienne
Marcel (Lyon, 8 février 1879) ; Henri VIII (Opéra,
5 mars i883) ; Proserpine (Opéra-Comique,
16 mars i^^-])\ Ascanio (Opéra, 21 mars 1890);
Phryné (Opéra-Comique, 24 mai 1893) ; Frédé-
gonde (commencé par Guiraud, Opéra, 18 dé-
cembre 1895) ; Javotle^ ballet (Lyon, 1896) ; les
Barbares (Opéra, 23 octobre 1901) ; Hélène
(Monte-Carlo, 1904); V Ancêtre [id. 1906), et la
musique de scène à'Antigone (Comédie Fran-
çaise, 1894); Déjani/'e{Béziers, 1898, complété en
opéra. Opéra, igi i) ; Parysaiis {Béliers, 1902);
Andromaque (Odéon, 1903) ; la Foi (1912), et On
ne badine pas avec l'amour^ composition toute
récente (Odéon, 1917).
CAMIJ.LE SAIx\T-SAENS 91
Ces multiples travaux ne détournèrent pas le
compositeur de ia musique pure. Si, depuis qu'il
eut résigné ses fonctions d'organiste, il ne s'oc-
cupa plus guère de musique religieuse (on n'a
guère à citer, comme postérieur à 1870, qu'un
beau Requiem; quant au psaume Cœli enarrani,
exécuté au concert de l'Odéon le 11 avril 1873,
ilétait écritlongtemps avant cette date), M. Saint-
Saëns a produit encore, en musique instrumen-
tale des œuvres maîtresses, au premier rang
desquelles se [)lace l'admirable Tiolsième sym-
plionie^ en ut mineur, op. 78 (à la mémoire de
Franz Liszt), exécutée pour la première fois par
la Société philharmonique de Londres en 1886.
A côté de celte oeuvre, il faut nommer encore
un 4' et un 5^ concertos pour pianos, d'autres
concertos pour violon et pour violoncelle, un
2'' trio, une sonate pour piano et violon, deux
quatuors, l'un pour les instruments à archet,
l'autre avec piano, un septuor avec trompette,
sans compter d'innombrables morceaux à forme
I. Cette « troisième symphonie » est en réalité la cinquième
symphonie qu'ait composée M. Saint-Saëns : la première, en mi
bémol, est cette oeuvre de la dix-seplième année que nous avons
vu présentée et exécutée à la Société de Sainte-Cécile en i8f>3 ; la
seconde, en fa, couronnée à un concours de la Société Sainte-
Cécile de Bordeaux, fut exécutée à Paris, le i5 février 1807, par
la Société des jeunes artistes ; la troisième, en ré, fut jouée par
la même société le aï mars 18H0, et la quatrième, en ta mineur.
fut entendue pour la première fois dans un concert donné
à la Salle Pleyel, le 28 février 1862, par le compositeur. Celui-ci
n'ayant pas jugé la deuxième et la troisième symphonies dignes
de nouvelles auditions ni de l'édition, elles furent retranchées de
son œuvre ; c'est ainsi que la quatrième devint seconde et la sym-
phonie en Ut mineur troisième.
cjj MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
libre. La Suite algérienne (orchesli-e), la Rapso-
die iV Auvergne ^Afi'ica (piano et orchestre) mani-
festent son goût pour le pittoresque musical.
P allas- Atliéné, hymne pour soprano et orchestre
chanté sur le théâtre antique d'Orange en 1894,
le Feu Céleste, vaste composition pour chœur et
orchestre exécutée à l'inauguration des fêtes
musicales de l'Exposition de 1900, témoignent
de la volonté de se mêler aux grandes manifes-
tations de la vie publique et d'y associer l'art.
Sa dernière grande œuvre est un oratorio, la
Terre promise, composé pour l'Angleterre.
Enfin, depuis 1914» Tauteur de la Marclie
héroïque de 1871 a tenu à mêler sa voix aux mil-
lions de voix du peuple de France combattant
pour l'indépendance et la grandeur de la patrie :
il n'a pas dédaigné d'écrire, dans les formes les
plus accessibles au goût public, des chants dont
le rythme ferme et l'allure populaire s'appliquent
à exprimer les plus généreuses aspirations. On
l'a vu de même lutter par la plume pour l'hon-
neur et la défense de l'art français ; et nul ne
saurait s'étonner de voir prendre cette attitude
au maître qui, il y a près de cinquante ans, son-
geait déjà à fonder une « Société nationale de
musique » et lui donnait pour devise les mots :
Ars G allie a.
C'est d'ailleurs une notable particularilc de
son caractère que cette ardeur combative qui l'a
entraîné en tout temps à des luttes en faveur des
CAMIi. LE SAIXT-SAENS gi
bonnes causes : à quatre-vingts ans comme à
trente, il a toujours eu son franc parler et n'a
jamais reculé devant les dangers des polémiques.
Il a été, plusieurs fois en sa vie, attaché à la
rédaction de divers journaux et revues ; l'on
retrouve parfois l'écho des discussions qu'il y
soutint dans les livres qui contiennent ses études
d'artet les évocations de ses souvenirs: Ifanno-
II ie et Mélodie (i885). Portraits et Souvenirs
(1900), Ecole buissonnière (191 3), — en 191 6,
Germanophilie, — à quoi il faut ajouter des écrits
dans lesquels son esprit libre n'a pas craint
d'aborder les questions les plus graves qui
puissent intéresser l'humanité, ainsi qu'il l'a fait
dans sa bro(;hure Problèmes et mystères (1894),
dans la préface écrite pour un livre purement
scientifique, Hypnotisme^ Religion^ par le D' Fé-
lix Regnault et diverses pages éparses.
M. Saint-Saëns a écrit quelque part qu'il com-
pose de la musique « comme un pommier pro-
duit des pommes » : fonction de sa nature, à
laquelle il ne peut se soustraire. L'arbre est
assurément de la plus belle venue; les frondai-
sons en sont vivaces ; il a une aptitude particu-
lière à recevoir des greffes et à les faire fructi-
fier. Nous savons par les notes jetées au début
de cette rapide biographie combien les premiers
fruits en furent précoces : de véritables pri-
meurs! Et ce ne furent pas les produits d'une
9-4 MUSIQUE FRANÇAISE (1S70-1917)
plante de serre; la nature généreuse les a seuls
amenés à leur maturité.
Sans doute le jeune artiste a eu la bonne for-
tune d'être, dès ses premiers essais, mis en
contact avec les maîtres. Il s'est imprégné de
leur style et ses premières œuvres portent des
traces sensibles de cette heureuse fréquenta-
tion. Mais elles témoignent aussi de la promp-
titude d'une assimilation grâce à laquelle une
nature robuste et personnelle a pu se dégager
aussitôt. La symphonie écrite à dix-sept ans
nous apporte à cet égard un document du plus
rare intérêt. Haydn et Mozart ont eu certaine-
ment part à sa conception (comment en aurait-il
pu être autrement?) ;mais Saint-Saëns s'y révèle
aussi, sous des traits déjà très reconnaissables,
et son œuvre juvénile est déjà une symphonie
française.
Plus intéressant encore estïOratorio de Noël,
écrit peu après. Là, ce n'est plus aux classiques
de la symphonie que le compositeur demande
les formes extérieures dans lesquelles il veut
faire couler le flot de sa musique; il remonte
jusqu'à des maîtres qui n'étaient alors connus
que de bien peu de gens : non seulement à
Bach, mais aussi à ceux qui n'ont pas dédaigné
de subir l'influence vivifiante du chant italien,
comme Haendel, etaux purs italiens eux-mêmes,
comme Scarlatti.
C'est encore à ce point de vue spécialement
CAMILLE SAINT-SAENS 95
musical qu'il faut considérer Samson et Dalila,
épanouissement de cette fleur mélodique éclose
sous la poussée d'une sève juvénile. Mais, objec-
te ra-t-on, Samson est une œuvre de théâtre : ne
convient-il donc pas de la juger comme telle
plutôt que de s en tenir à un examen purement
musical? C'est possible; ce n'est d'ailleurs pas
ici le lieu d'aborder cette discussion. Disons
simplement que Samson et Dalila, relevant plu-
tôt de la tradition des Troyens que de celle de
Tristan et Iseiilt (ce n'est pas un blâme que nous
pensons émettre en faisant cette constatation),
offre plutôt une suite de tableaux qu'une action
dramatique ; que si ses vers n'ont pas de très
grandes qualités littéraires, l'on n'a du moins à
reprocher à la pièce aucun de ces vains artifices,
aucune de ces inconvenances scéniques dontfour-
millent les opéras les plus réputés ; et si, pendant
longtemps, les craintes qu'a faitéprouverl'œuvrc,
du fait de ces caractères généraux, ont empêché
qu'elle fût admise en présence du grand public,
l'accueil reçu en définitive a assez établi qu'elles
étaient chimériques pour que nous devions lui
reconnaître tous les droits à la vie. Etant donc
bien établi que Samson et Dalila — opéra ou
oratorio, peu importe — n'est pas un drame
musical, mais un ouvrage dont la musique est
la principale raison d'être, déclarons que cette
musique est d'une qualité, d'une abondance et
d'une richesse dont nous trouverions peu
gG MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
d'exemples dans les œuvres similaires, — et
c'est là tout le secret de son succès.
Musique épurée, affinée, et qui, tout en con-
tinuant la tradition classique inauguré.e par les
ouvrages antérieurs, la modernise et prononce
un sensible progrès tant au point de vue des
formes que de l'essence. Le chant coule à pleins
bords : l'on se demande quelle pouvait être
l'aberration des contejnporains qui s'écriaient :
« Pas de mélodie! » devant des pages telles que
les chants de séduction de Dalila : « Printemps
qui commence... » — « Mon cœur s'ouvre à ta
voix... Ah! réponds à ma tendresse! » Le bel
caiito italien n'a jamais rien produit de plus par-
fait que ces longues phrases vocales, qui se dé-
roulent et se soutiennent, sans une défaillance,
sans un arrêt de l'inspiration, en des lignes
amples, merveilleusement formées, qui évo-
quent la pensée de l'art antique. Musique émi-
nemment plastique en effet. Elle se manifeste
telle dans les grands ensembles aussi bien que
dans les chants seuls, par exemple dans la scène
du temple de Dagon, qui a la grandeur d'une
page de Haendel, avec quelque chose de plus
vif et plus coloré. La mélopée de Samson captif
a cette même qualité de plasticité, alliée à un
accent de douleur intérieure; le cantique d'ac-
tion de grâces des vieillards hébreux, si différent
du chant de triomphe que n'aurait pas manqué
de faire retentir à cette place tout autre compo-
CAMILLE SAINT-SAENS ^7
.siieur, a une gravité religieuse qui s'accorde à
merveille au sujet biblique ; et rien n'est plus
suave que les harmonies vocales par lesquelles
les suivantes de Dalila enveloppent Samson d'une
atmosphère de séduction.
Plus tard (n'oublions pas que Tidée première,
le plan et le commencement d'exécution de
Samson et Dalila remontent à 1868), M. Saint-
Saëns s'est conformé à la nouvelle évolution du
drame musical, et il ne s'est pas refusé à intro-
duire dans ses œuvres scéniques des leit-motifs .
En quoi il n eut pas besoin de se faire imita-
teur, car, pour adopter cette méthode, il n'eut
qu'à prendre pour point de- départ ses oeuvres
les plus personnelles, les poèmes sympho-
niques qui, nous le savons aussi, furent conçus
Mu moins les principaux) de 1871 à i8-5. Pour
n'avoir pas été composés en vue du théâtre, ces
ouvrages n'en contiennent pas moins, au point
de vue représentatif et expressif, toute la matière
sonore qui sera toujours l'élément essentiel du
drame symphonique.
Ici encore nous ne nous attarderons pas à des
controverses rétrospectives. Les poèmes sym-
phoniques, à leur apparition, furent vivement
discutés; l'on sait de reste si, d'une part, ils
ont triomphé par leur valeur même, et, en outre,
si leur exemple a été suivi. Sans doute le genre
n'était pas entièrement nouveau ; le titre même :
« Poèmes symphoniques », n'est qu'une traduc-
TfFiisDT. Mus. franc.
98 MUSIQUE FRANÇAISE {1870-1917)
tion des Symphonische Dichtiiugeu de Liszt.
Ceux-ci, à leur tour, procèdent directement de
la symphonie de Berlioz.; et quant à la musique,
personne ne soutiendra que celle de Saint-Sacns
ressemble en quoi que ce soit à celle de Liszt.
C'est assurément la musique la plus française
qui se puisse concevoir, et, sous ses apparences
novatrices, elle reste éminemment tradition-
nelle. Comparez les titres : Phaéton, la Jeunesse
d'Hercule, le Rouet cVOmphale, avec ceux de
Couperin par exemple : la Diane, la Pileuse, le
Carillon de Cithère, la Muse victorieuse ; n'est-
ce pas identiquement le même esprit, presque
les mêmes mots ? Et si la musique des poèmes
diffère par son développement et ses caractères
extérieurs de celle des pièces de clavecin, c'est
qu'elle a profité 'des progrès accomplis par l'art
en cent cinquante ans et plus ; mais elle coule
certainement de la même source. Pas plus au
vieil auteur qu'au moderne on n'est en droit de
reprocher de s'être perdu dans l'imitation des
bruits matériels : ces bruits, quand nous les
percevons, ne sont qu'un support, un prétexte à
un développement musi('al qui vaut par lui-
même. Prenant jadis la défense du poème sym-
phonique contre ceux qui lui contestaient le
droit à la vie en prétendant que toute musique
non théâtrale doit rester musique pure, M. Saint-
Sacns a écrit : 0 Combien le charme est plus
grand quand, au plaisir purement musical, vient
CAMII.LI-: SAINT-SAEAS 99
s'ajouter celui de l'imagination parcourant sans
hésiter une voie déterminée et attachant une
idée à la musique, ce qu'elle fait, quoi qu'on
en ait pu dire, si aisément ! Je vois bien ce que
l'art y gagne : il m'est impossible de voir ce
qu'il y perd. » La conclusion est décisive; elle
est applicable à toute musique qui veut dire
([uelque chose. Maintenant, comme en toute
œuvre d'art, il s'agit de la manière d'appliquer
le principe : or, personne ne l'a fait plus heu-
reusement que notre auteur. Une de ses facultés
les plus personnelles est une acuité de percep-
tion qui lui permet d'assimiler immédiatement
les bruits extérieurs avec la musique qu'il porte
en lui. Aptitude véritablement innée: recourons
encore, pour nous en assurer, à une citation d'un
de ses écrits où il évoque ses plus anciens sou-
venirs. 11 conte qu'étant petit enfant il écoutait
le chant de la bouilloire, attendant « avec une
curiosité passionnée ses premiers murmures,
son crescendo lent et plein de surprises, et l'ap-
parition d'un hautbois microscopique dont le
chant s'élevait peu à peu jusqu'à ce que l'ébulli-
tion le fit taire. Ce hautbois, ajoute l'auteur,
Berlioz a dû l'entendre, car je l'ai retrouvé dans
la Course à l'abîme de la Damnation de Faust ».
De même M. Saint-Saëns a entendu souvent ces
bruits musicaux qui s'amalgament ingénieuse-
ment avec la symphonie, tantôt se mêlant à sa
trame, tantôt montant à la surface, et ajoutant à
loo MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
ce qui restera toujours l'essentiel et ne fait
jamais défaut un surcroît de vie, d'esprit et d'art.
L'art : il est, dans l'œuvre de Saint-Saëns,
d'une rare perfection. Il révèle à la fois une
main délicate et la griffe d'un maître. Partout
une juste mesure : les formes rythmiques sont
nettes et précises, sans jamais de lourdeur ni de
surcharge inutile; la polyphonie est -d'un équi-
libre parfait, et l'orchestre, puissant lorsqu'il le
faut, a des transparences qui n'en laissent perdre
aucun détail. C'est à la musique de M. Saint-
Saëns bien plus encore qu'à celle de Bizet que
pourrait s'appliquer le mot de Nietzsche : « Les
dieux ont les pieds légers. »
Avec cette nature et ces aptitudes, M. Saint-
Saëns ne pouvait manquer de cultiver la musique
pittoresque. Il lui a dû en effet quelques-uns de
ses meilleurs succès. Ce fut encore un goût inné
chez lui. S'il a, dans la seconde partie de sa vie,
fort couru le monde, allant presque chaque
année, tant pour le soin de sa santé que par
humeur voyageuse, passer l'hiver dans les pays
chauds, en Algérie, aux Iles Canaries, en
Egypte, jusque dans nos colonies de llndo-
Ghine, il semble bien qu'auparavant il n'ait
connu que par ouï-dire ces contrées lointaines
et leur musique. Cependant son premier ouvrage
scénique, /« Princesse jaune, est d'un japonisme
très suffisamment documenté ; le ballet de Sam-
son et Dalila, est d'un orientalisme dont le mo-
CAMILLE SAINT-SAE.XS lui
dèle semble être pris à de tout autres sources
qu'aux partitions de P'élicien David; parmi les
compositions vocales de sa jeunesse, il y a un
cahier de Mélodies persanes dont la couleur est
aussi heureusement trouvée que l'art en est
délicat. Plus tard il a pu prolonger cette note en
lui donnant plus d'intensité encore grâce à des
observations directes; c'est après s'être impré-
gné lui-même de l'atmosphère musicale des pays
traversés qu'il a pu écrire la Suite algérienne^
Africa, des fantaisies instrumentales sur des
thèmes d'origine exotique, et jusqu'à ce cin-
(juième concerto pour piano et orchestre, com-
posé en Egypte en 1896, dont, au dire de l'au-
teur, la seconde partie « est une façon de voyage
en Orient, qui va même, dans l'épisode en
fa dièse, jusqu'en Extrême-Orient. Le passage
en soL continue-t-il, est un chant d'amour
nubien que j'ai entendu chanter par des bate-
liers sur le Nil, alors que je descendais le fleuve
en dahabieh ». Les notes détachées du piano y
claquent en imitant la sonorité du xylophone,
tandis que la symphonie de l'orchestre harmo-
nise les lointaines et grimaçantes mélodies.
Par cette multiplicité de moyens, la musique
acquiert une diversité à laquelle l'unité de style
et la personnalité du style donnent une teinte
générale parfaitement homogène. Et M. Saint-
Saëns ne nous a pas seulement fait confidence
de ses impressions recueillies en pays lointains :
loa MUSIQUE FRANÇAISE ( 1870-1 9 17J
sa Hapsodie sur des cantiques ùi'eloiis, sa Rap-
sodie d'Auvergne, nous informent encore qu'il a
.écouté la voix du peuple de France.
Il s'est fortement imprégné aussi du style de
la musique du temps })assé. Rien ne saurait
moins nous étonner de la part deriiomme à qui
nous avons vu prendre comme premiers modèles
les classiques du xviii^ siècle : il s'est fait ainsi
tout naturellement une âme d'autrefois. Gar-
dons-nous de considérer comme des pastiches
les œuvres instrumentales pour lesquelles il a
emprunté les formes anciennes : la Suite d'or-
chestre, op. 49» qui contient une gavotte, une
sarabande, un prélude, ou bien le septuor de la
Trompette; L'habit est à la vieille mode, mais
l'idée est de tous les temps.
Au théâtre, cependant, ces imitations, cons-
cientes et voulues, ont une raison d'être parti-
culière. Elles situent musicalement l'action
dans le temps et le pays où elle se déroule. Des
thèmes empruntés aux virginalistes donnent la
couleur anglaise à Henri VJII. On a reconnu dans
Ascduio des airs de danse notés au temps de la
Renaissance : ils ne pouvaient pas être mieux à
leur place. Et si le ballet d'Etienne Marcel n'a
pas la prétention de nous donner une idée
lidèle de la musique du xiv' siècle, laquelle
paraîtavoir été sans charme, du moins plusieurs
de ses aira sont d'un style « vieux français »
très suiïisamment prononcé.
CAMILLE SAIAT-SAEA'S loJ
;Même en écrivant la musique des chœurs
d'Antigûiie, pour la tragédie de Sophocle, Saint-
Sacns a cherché à s'inspirer des formes de la
musique grecque. Ici, il faut l'avouer, sa docu-
mentation fut hâtive et quelque peu superficielle.
Pourtant certaines de ces mélopées se pré-
sentent sur un rythme de saltation qui s'accorde
heureusement avec l'idée que nous nous faisons
de la lyrique antique ; lorsqu'elles se dérou-
lèrent en harmonieuses théories sur la scène du
théâtre d'Orange, l'impression en fut belle.
Il est évident en effet qu'un tel artiste ne pou-
vait pas rester sensible au prestige de la beauté
groc([ue. Sa délicate, spirituelle et ironique
Pliryné^ et, mieux encore, Héicite, action con-
cise, trop ramassée pour retenir d un seul coup
l'attention du public, mais dont la musique
atteint à de hautes envolées lyriques, témoignent
de sa vive pénétration de l'esprit antique et du
culte qu'il lui a justement rendu.
Comme de raison, c'est en visant haut qu'il a
atteint les plus nobles lîuts. On a pu reprocher
aux poèmes symphoniques de constituer un art
d'extériorité : mais si l'objet est grand, l'œuvre
(jui l'a pris pour matière sera grande aussi. Ce
ne sont pas des poèmes symphoniques que la
Marche liéroïque à la mémoire d Henri RegnauU
et V Hymne h Viclor Hugo; mais ces pages sont
inspirés parla pensée de deux grandes figures.
Ce ne sont pas non plus de ces fantaisies « A la
iu4 -ML'SIQLE FRANÇAISE (1870-1017)
manière de... » dont Tingéniosité contemporaine
a donné quelques agréables spétnmens. Aussi
bien dans aucun de ces deux morceaux ne s'agit-
il de portraits en musique. En pouvait-il être
ainsi, notamment, pour le premier, antérieur à
Févénement qui en a déterminé la dédicace?
La Marche héroïque fut écrite pour des concerts
que l'Opéra donna pendant le siège de Paris,
Elle n'y fut pas exécutée, naturellement : est-ce
qu'une musique nationale de style sérieux a
jamais été admise dans ces sortes de manifesta-
tions d'art ? Il reste entendu que ce genre n'a pas
droit à la vie : le répertoire de 1870 se jugeait
satisfait par le chœur de. Charles VI, d'Halévy :
« Guerre aux tyrans î jamais, jamais en
France, etc. », de même que Celui de igiS n'a
pas beaucoup cherché à s'élever au-dessus delà
Sainbre-et-'Meuse de Robert Planquette. La
marche existait cependant, et elle avait si bien
l'allure qui convenait à cette époque doulou-
reuse que, lorsqu'Henri Regnault tomba dans
le dernier combat, elle fut tout naturellement
dédiée à sa mémoire \ Sobre de moyens, sans
I. Henri Regnault était un ami de Saint-Saëns, dont il interpré-
tait en amateur très qualifié les œuvres de jeunesse. Voici en
quels termes émus le musicien évoque son souvenir dans son
volume : Ecole buissonnière, chapitre : Les Peintres musiciens.
« Le plus musicien de tous les peintres que j'aie connus fut Henri
Regnault. La nature l'avait doué d'une exquise voix de ténor, voix
au timbre enchanteur, à l'irrésistible séduction, comme son regard
profond et comme toute sa personne... Comme nous aimions et
admirions les mêmes choses, la sympathie qui nous unissait était
toute naturelle. C'est en 1870. au début de la guerre, que j'écri-
CAMILLE SAINT-SAENS io5
emphase ni fausse grandeur, mais pleine d'éner-
gie et d'ardeur interne, elle apporte une note
particulière dans l'ensemble de l'œuvre de l'au-
teur. — Pour le thème de Y Hymne à Victor Hugo^
évoquant la haute et sereine figure du poète
dans son rayonnement d'octogénaire apaisé et
admiré par tout un peuple, il a une beauté
presque beethovenienne.
Par de telles œuvres, nous sommes bien près
d'en revenir à la musique pure ; et c'est en effet
par la musique pure que M. Saint-Saëns a le plus
définitivement affirmé sa supériorité. Ses com-
positions instrumentales, trios, quatuors, quin-
tette, concertos, etc., comptent parmi ce qu'il a
écrit de plus parfait, et sa Symphonie en ai
mineur peut être considérée à bon droit comme
le couronnement de son œuvre.
Cette symphonie est un des plus magnifiques
exemples qui puisse être offert delà «forme cy-
clique ». Sur un thème générateur qui circule
au travers, incessamment renouvelé, elle se dé-
veloppe suivant une architecture impeccable, à
travers laquelle se mêlent, se combinent, s'agi-
tent et s'apaisent tour à tour des rythmes, des
mouvements et des dessins secondaires, abou-
vais les Mélodies Persanes, et c'est lui qui en fut le premier
interprète : Sabre en main lui est dédié. Mais son triomphe était
le Cimetière. Qui se serait douté, alors qu'il chantait :
Aujourd'hui les roses,
Demain les cyprès !
que cette prophétie dût sitôt se l'éaliser ! »
iu(5 MUSIQUE FRAAÇAISE (1870-T917,
tissant à la conclusion triomphale d'un hymne
où retentissent les solennels accords de Forgue,
parmi les fanfares et tout l'orchestre déchaîné :
superl^e monument sonore, affirmant à la fois la
puissance de la musique, la vitalité de l'art
du pays qui la vu naître, et la maîtrise de
celui qui, lorsqu'il en signa le dernier accord,
s'est placé au rang des plus grands.
VI
I.A SOCIÉTK -NATIONALE {Suite).
liD. L.VLO, ETC.
Parmi les fondateurs de la Société Nationale
dont les tendances novatrices se sont affirmées
dès la première heure, il nous reste encore
([uatre noms à retenir : A. de Castillon, Paul
Lacombe, Ed. Lalo et César Franck.
Les deux premiei-s, malgré leurs mérites, ne
pourront pas nous arrêter longuement, leur
activité ayant été trop vite interrompue.
Celle d(^ Castillon le fut par la mort : il ne
survécut pas même d'un an et demi à la fonda-
tion de la Société. C'était une nature musicale
fine et rare. Né à Cliartres en i838, il avait
embrassé d'abord la carrière militaire et fut
officier de cavalerie ; mais l'amour de l'art le fît
bientôt renoncer aux armes, qu'il reprit seule-
ment eu 1870. Il peut être cité comme le pre-
mier élève de César Franck digne de ce nom. Il
a écrit des œuvres de musique de chambre ([ui
dénotent un artiste de race : un quintette, des
c[uatuors, des trios et des sonates ; un psaume
iu8 .MUSIQUE KRArs'ÇAlSE :i87o-i9i7)
pour les voix et rorchestre ; un cahier de six
belles mélodies; plusieurs pages orchestrales ; un
concerto pour piano et orchestre qui, exécuté
eu 1872, par M. Saint-Saëns, aux concerts Pas-
deloup, déchaîna une de ces tempêtes auxquelles
étaient en ce temps-là exposées les œuvres de la
nouvelle école : l'écriture en est un peu com-
pacte, mais le style a de belles envolées. Castil-
lon est mort au commencement de mars 187.').
Pour M. Paul Lacombe, il serait inexact de
dire que son activité est interrompue ; mais
depuis de longues années, elle s'est exercée hors
des centres d'art, et c'est là, pour un auteur et
pour son œuvre, une cause trop ordinaire de
méconnaissance et d'oubli. M. Lacombe, ami et
correspondant de Bizet dès 1866, fut parmi les
premiers qui s'associèrent à l'effort de la jeune
école française au lendemain de 1870 ; ses
œuvres ont figuré sur les premiers programmes
de la Société Nationale. Il a publié un grand
nombre d'œuvres, principalement instrumen-
tales, surtout pour le piano : l'influence féconde
de Schumann s'y marqua dès les premiers essais.
Ce nombre s'élève présentement à i5o environ,
auquel il faudrait ajouter une non moindre
((uantité de mélodies et des compositions iné-
dites. Bientôt octogénaire, M. Lacombe vit loin
de Paris dans sa ville natale, Carcassonne.
Avec Lalo et Franck, nous nous trouvons en
présence des maîtres de cette génération dont
ED. LALO locj
l'œuvre est restée le plus intacte et dont l'in-
(Uience s'est le plus profondément et le plus
puissamment exercée sur l'avenir.
Edouard Lalo est né à Lille, le 27 janvier 1823,
d'un ancien officier de l'Empire entré après sa
retraite dans l'adminislration publique et des-
cendant d'une famille espagnole depuis long-
temps fixée en Flandre. La première partie de
sa vie paraît avoir été pénible, traversée de
difficultés matérielles. Ayant étudié le violon au
Conservatoire de Paris, il lit d'abord partie du
([uatùor Armingaud- Jacquard, une des rares
sociétés de musique de chambre qu'il y eût alors
en France (i855). Devenu par là l'interprète
des maîtres, il suivit leurs bons exemples en
composant des trios, des sonates, des fantaisies
instrumentales. Mais qui aurait voulu, en dehors
de quelques rares connaisseurs, s'intéresser
alors à un art si délicat? Les premières œuvres
de Lalo passèrent inaperçues ; lui-même, âgé
d'à peine quarante ans, semblait déjà décou-
ragé ; il passa plusieurs années sans presque
plus rien produire. Les concours ouverts à la
fin de l'Empire pour la composition de diverses
œuvres de musique dramatique, et que nous
avons déjà vu solliciter l'activité de la plupart
des jeunes musiciens, réveillèrent aussi la
sienne : il envoya la partition d'un opéra en
trois actes, Fiesque, au concours du Théâtre-
iio MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Lyrique ; les mérites de la musique furent
reconnus, mais l'œuvre ne fut pas couronnée.
Mais en 1871 la Société nationale fut fondée :
dès lors Lalo avait trouvé sa voie et son publics
Nous avons déjà constaté qu'une de ses
œuvres, la Sonate pour piano et violoncelle, fut
inscrite sur le premier progrannne ; d'autres
œuvres, antérieures, reprirent à leur tour une
nouvelle vie et l'auteur en écrivit d'autres.
M'"" Lalo chantait ses airs de Fiesque ou ses mé-
lodies de composition plus récente, comme la
poétique Fenaison ou la profonde et expressive
Marine. Enfin les grands concerts l'accueillirent.
Se souvenant qu'il était violoniste et ayant
trouvé en Sarasate un interprète vraiment supé-
rieur, Lalo écrivit pour lui des concertos qui
sont restés parmi les classiques du genre (Con-
certo pour violon, op. 20, Symphonie espagnole,
exécutésaux Concerts Colonne en 1874 et 1876);
il ajouta une troisième œuvre du même genre,
le Concerto russe, exécuté par M. ÎMarsick au
Concerts Pasdeloup en 1881 ; puis encore un
Concerto pour violoncelle (1877) et, plus tard,
un Concerto pour piano que M. Diémer lit
entendre au Concerts Colonne en 1889. Ce lurent
aussi des morceaux pour orchestre seul : un
Divertissement (Pasdeloup, 1878); un Allegro
symphonique {ici., 1876); l'ouverture du Roi
fVYs, exécutée aux mêmes concerts (i4 no-
vembre 1876) douze ans avant la représentation
ED. LALO III
de l'ouvrage dramatique auquel elle devait ser-
vir de prélace instrumentale; enfin la belle 5?//«-
pJionie eu sol mineur (Concerts Lamoureux,
i3 février 1887) sur laquelle nous aurons à reve-
nir ; et de juême nous nous en tenons à nommer
ici la liapsodie nor^végienne [i"' audition à la So-
ciété Nationale le -j.o avril 1879), condensation
orchestrale d'une Faiilaisie iwrwcgieiinc écrite
pour violon solo, et qui, sous sa forme dernière,
reste comme une des plus brillantes productions
du moderne art symphonique.
Hautement estimées par les véritables artistes,
ces œuvres avaient fini par appeler l'attention de
ceux qui, dans une tout autre sphère, prési-
daient alors aux destinées du théâtre, ^lalgré les
appréhensions que leur causait la fréquentation
d'un « symphoniste », ils se résolurent pourtant
à entr'ouvrir leurs portes devant un maître dont
tant d'œuvres applaudies ailleurs avaient con-
sacré le bon renom. Un ballet lui fut commandé :
Namouna futreprésentceàTOpéraleG mars 1882.
Cette musi(jue était d'une touche trop délicate
pour être appréciée par les habitués du théâtre ;
l'œuvre n'eut donc que quelques représentations.
Mais les vrais connaisseurs protestèrent contre
cet injuste arrêt, promptement cassé quand la
musique de Namouna fut entendue dans les con-
certs sous forme de Suites d'orchestre.
Enfin, après tant de déboires, Lalo parvint ;i
faire représenter le drame lyrique dont il avait
JI2 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917J
entrepris la composition depuis de si longues
années, Ze /?oJ f/'F^ (Opéra-Comique, 7 mai 1888).
Cette fois, le génie d'un maître se révéla avec
éclat; le publics le reconnut et s'inclina, et Ton
peut dire qu'à partir de ce jour Edouard Lalo a
connu la gloire. Des théâtres qui voulaient
l'ignorer la veille s'ingéniaient à faire entendre
sa musique; l'Hippodrome monta un ballet à
grand spectacle, Néron, où l'on put reconnaître
des morceaux de toutes ses œuvres, depuis
FieJ^/^e jusqu'au Hoi d'Ys, il commenta un nou-
vel opéra pour Monte-Carlo, la Jacquarie
(terminé par A. Coquard et représenté le
8 mars 1893). Mais cette satisfaction ne fut pas
de longue durée. Sans avoir pu écrire même la
moitié de cette dernière œuvre, ayant assisté à
la centième représentation du Roi d'Ys, moins
de quatre ans après la première, Edouard Lalo
mourut à Paris, dans sa soixante-dixième année,
le 23 avril 1892.
La musique de Lalo est d'un art essentielle-
ment aristocratique. C'est une ciselure ouvragée
avec une extrême délicatesse, tracée sans effort
visible, venue, semble-t-il, tout naturellement.
Elle n'a rien de romantique, trahit peu d'in-
quiétudes, et son sentiment intime n'est pas très
profond. Mais ses formes sont d'une ingéniosité
rare. La tonalité générale y est claire, d'une co-
loration, non pas excessive, mais toujours bai-
onée de lumière : elle est basée sur un diato-
c5
1^1). J.ALO ,iJ
nisme à pci^i près constant et ne t'ait guère appel
aux ressources du chromatique. Les mélodies,
généralement courtes, sont élégantes et fraîches.
Les rythmes sont bien formés, si nets qu'ils
arrivent parfois à donner la sensation de l'éner-
gie : pourtant cette qualité n'est pas de celles
qui dominent dans la nature de l'auteur. Rappe-
lons l'exemple de l'ensemble vocal du Hoi d'Ys
— un départ pour la bataille — heureusement
iatroduit dans l'ouverture pour en former la
conclusion superbe. Mais le plus souvent ces
rythmes ont surtout la grâce, une grâce pi-
quante et de bon aloi.
La Symplionie en sol ne vise pas à la grandeur,
et son développement est moindre que celui
des œuvres similaires de Saint-Saëns, de César
Franck et de \'incent .d'indy. Elle ferait plutôt
penser à cette « Apothéose de la danse » dont
Wagner croyait voir l'idée réalisée dans la Sym-
phonie en la de Beethoven. Gomme telle, elle offre
les qualités les plus éminentes et constitue un des
meilleurs modèles qu'on puisse présenter de la
musique française fécondée par l'esprit moderne.
Homogène avec l'ensemble de son style, l'ins-
trumentation de Lalo est d'un éclat vibrant et
joyeux. Plus qu'aucune autre elle a des sono-
rités cristallines. L'auteur fait souvent appel à
la trompette, non pour lui demander des fan-
fares, mais pour lui confier des thèmes élégants
et fins présentés sous un aspect de légèreté
TiERsOT. Mus. franc. 8
uj .\li:Sl()UE IRA.XÇAliSE (1870-1917:
grâce auquel le style de l'instrument paraît
s'être renouvelé. La Rapsodie norvégienne est
un véritable chef-d'œuvre de musique brillante,
vivace, où tout est bien placé, où tout sonne
pour la joie de l'oreille. Et souvent les moindres
pages d'orchestre, — un Scherzo, un Divertis-
sement, une foule d'airs de Namonna — offrent
les mêmes éminentes qualités.
Il n'y a pas lieu de rochorcher si Lalo eut le
génie d'un véritable juusicien dramatique. La
belle léffende bretonne dont son collaborateur
littéraire, Ed. Blau, a tiré le poème du Roi d'Ys
ne leur a servi que de matière à la confection
d'un opéra, c'est-à-dire d'une œuvre dont le
drame n'est que le prétexte et la musique la
seule raison d'être. Cette musique, d'une valeur
éô'ale à celle de toutes les autres œuvres de
Lalo, est d'une appropriation parfaite et s'ap-
plique aux paroles avec ce tact dont l'auteur a
fait preuve en tout : il n'y a donc rien à lui
demander de plus. Les parties délicates en sont
naturellement les meilleures : le rôle de la
jeune fille, Rozenn, a donné lieu à des inven-
tions musicales du tour le plus heureux. Dans
une scène de mœurs populaires, le compositeur
a introduit la ligne mélodique d'une chanson
bretonne — ou plutôt française (car on la chante
dans toutes nos provinces) la Chanson de la
mariée, et l'impression en est délicieuse : loin
d'offrir aucune disparate avec le reste, cette
l'D. LAT.O UT
mélodie l'raiche et parfumée s'accorde de la l'a-
çon la plus naturelle avec le style de Lalo.
C'est que le musicien était depuis longtemps
imprégné de la saveur des mélodies populaires :
avant le Roi d'Ys il leur avait déjà tait maints
emprunts (Symphonie espagnole, Rapsodie nor-
wégienne, Concerto russe, etc.). Il fut ainsi des
premiers à montrer par l'exemple quel parti
l'art moderne, peut tirer de ce fonds commun au
génie lyrique de Thumanité. D'autres, plus tard,
ont pu s'inspirer de ces mélodies pour féconder
leur inspiration, en la nourrissant de la « subs-
tantifique moelle » . Tel ne fut pas le but de Lalo :
il n'a cherché — objectivement, si l'on peut dire
— qu'à revêtir ces thèmes extérieurs, aux phy-
sionomies si animées, des ornements dont il
possédait le secret. Mais cela même était légi-
time, et nous découvre en outre un dernier trait
du caractère de l'artiste. Dans sa préoccupation
d'aristocratie, Lalo, tout en sachant bien ce qu'il
pouvait gagner au contact du peuple, répugnait
cependant à trop se mêler à lui : il s'efforça donc
de l'attirer lui-même. Il ne se fit pas une âme
populaire ; mais il raftlna les créations du peuple
en les ramassant où il les trouvait. Par là, tout
en élargissant le domaine de l'art, il acquit de
nouvelles richesses, conservant toujours, même
en cette fréquentation, son air de race, sa no-
blesse d'allure et son irréprochable tenue.
VII
CÉSAR FRANCK
Lalo et Franck, les plus âgés des fondateurs
de la Société nationale, sont exactement contem-
porains : ils sont nés à six semaines d'intervalle,
chacun dans une ville du Nord des pays de
langue française, et tous deux ont placé haut leur
idéal d'art. Rien d'ailleurs n'est plus différent
que leurs deux natures : bornons donc là le rap-
prochement, et, nous gardant bien d'entamer un
parallèle, considérons maintenant César Franck
en lui-même et pour lui-même.
César Franck est, en vérité, une personnalité
unique dans le groupe des musiciens parmi les-
quels nous le nommons le dernier. Musicien,
certes, il l'a été autant et plus qu'aucun autre
artisan de sons. Sa personne tout entière était
absorbée par la musique. La musique était sa
vie : il semblait, dans sa conduite, rapporter
tout à des fins musicales. Etranger à toute dis-
sipation, il ne cherchait pas à se distraire autre-
ment que par l'exercice de son art, et le travail
était sa joie. On ne l'a jamais entendu récriminer
CESAR iFRANCK 117
contre Tennui des leçons auxquelles il a consa-
cré le plus grand nombre des heures de sa vie:
c'est qu'il trouvait en elles un moyen d'inculquer
aux élèves de salutaires principes, et ce devoir
lui était doux. Sa puissance de travail était in-
croyable. Après des journées passées à donner
ses leçons ou faire son service à l'église, à l'heure
où tout autre aurait pris son repos, il s'asseyait
à sa table, et là, disait-il, il « travaillait pour lui ».
Ce travail, c'était la composition de son œuvre :
du surplus dans son activité quotidienne.
Avec tout cela, il n'était pourtant pas que
musicien. Intelligence largement ouverte, il
savait s'intéresser à la diversité des manifesta-
tions de l'esprit, employant tous ses moments de
liberté à des lectures, à des visites dans les expo-
sitions d'art, car il faudrait se garder de croire
que les arts plastiques et la littérature lui fussent
indifférents. Mais surtout, et cela dès qu'il
eut atteint à la maturité de la vie, il cons^tcj'a
systématiquement quelques moments de ses
journées à des méditations solitaires. 11 appelait
cela : « Réserver le temps de la pensée ». Et ce
mot l'explique tout entier, car ce grand musi-
cien fut aussi et surtout un penseur.
Le génie de Franck est donc essentiellement
un génie interne; et c'est par là qu'il se dis-
tingue de la plupart des autres maîtres contem-
porains, dont l'art, même chez les plus grands,
a des sources extérieures, ou tout au plus, s'il
ii8 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
veut regader au-dedans de riiomme, en exprime
les passions.
Assurément il est difficile de dégager la pen-
sée d'un homme à Taide de sa seule musique.
Celle-ci émane immédiatement de la conscience
de Fartiste, soit ; mais le sens garde toujours
l'imprécision propreaulangagepurement sonore:
il faut donc, pour l'expliquer, recourir à l'aide
de mo3'^ens « à côté ». Et l'embarras est assez
grand quand le principal intéressé, qui est
Fauteur, n'a pas pris soin de seconder lui-même
nos investigations. Il faut alors recourir à des
témoignages étrangers, entre lesquels il y a
bien des chances de constater des divergences.
Socratè disait de Platon, en écoutant la
manière dont celui-ci le faisait parler dans ses
dialogues : « Que de choses ce jeune homme me
fait dire, auxquelles je n'ai jamais songé! » 11
se pourrait bien que César Franck en eût pu
dire autant de la manière dont ses disciples se
sont parfois appliqués à interpréter le secret de
sa nature intinu;. Oh! certes, ce n'est pas au
point de vue musical qu'il eût élevé d'objections !
Peut-être sa modestie, très sincère, eût éprouvé
quelque confusion en lisant les éloges multi-
pliés à son œuvre ; mais, outre qu'il ne lui appar-
tenait pas d'être juge en cette matière, il n'eût,
certainement, pu qu'admirer la sagacité et la
pénétration des analyses musicales et avouer
qu'à cet égard il avait été parfaitement compris.*
CliSAll ITiANCK iitj
Est-il certain qu'il se fût montré aussi satisfait
d'autres commentaires, môme élogieux et pro-
posés dans les intentions les meilleures !' Je ne
sais, par exemple, s'il n'eût pas protesté quand,
à propos de ses lectures, on la montré la face
empreinte d'un sourire de sarcasme tandis qu'il
tenait à la main la Critique de la raison pure : je
pense au contraire qu'il n'eût été aucunement
flatté qu'on pût croire qu'il perdait son temps à
lire de tels livres pour s'en moquer (on nous a
assez répété d'ailleurs qu'il était dénué d'ironie}
et il est évident que ce sourire était l'expression
d'une satisfaction intime au contact d'une pensée
haute qui se révélait comme apparentée à la
sienne ; de sorte que, tout ce que nous avons à
retenir de l'anecdote, c'est que Franck consa-
crait ses loisirs de vacances à lire Kant et qu'il
en éprouvait un plaisir infini ! Et de même il ne
semble pas que l'occasion de sa biographie ait
été très indiquée pour décocher quelques traits
acérés à l'adresse de la Vie de Jésus ^ d'Ernest
Renan, car il est avéré qu'il fut un temps où
César Franck avait' fait de ce livre une de ses
lectures de chevet; et je ne sais trop si le cha-
pitre dans lequel Renan, avec son éloquence
persuasive et pénétrante, commente le Sermon
sur la montagne, n'a pas eu sur la conception
et l'idée première des Béatitudes autant d'in-
lluence que l'Evangile lui-même.
Il ne s'agit pas, cela va sans dire, de contes-
I20 .MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
ter que le génie de Franck ait été fortement
imprégné de l'esprit chrétien, ou, plus exacte-
ment peut-être^ de l'esprit évangélique. Ne
cherchons pas davantage à savoir si sa foi fut
parfaitement orthodoxe, et si, pour employer un
mot par lequel furent condamnées naguère cer-
taines manifestations d'indépendance, il n'eût
pas couru parfois le danger d'être taxé de
« modernisme ». Tolstoï, le grand apôtre de
l'humanité, ayant pris l'Evangile pour base de
sa sublime morale de solidarité et d'amour, s'est
vu juger sévèrement dans les hautes sphères de
l'Eglise, Mais l'esprit de César Franck n'était-il
pas sans avoir quelques points de contact avec
celui de Tolstoï ? Nous le croyons fermement.
Son iiispiration musicale fut, dès ses plus
jeunes années, empreinte de mysticisme ; mais
c'est là une tendance inhérente à l'esprit de
l'homme, et qui ne se confond pas nécessaire-
ment avec le sentiment religieux. La fréquenta-
tion des cérémonies du culte catholique, aux-
quelles il fut professionnellement appelé à
prendre part, ne pouvait que développer en lui
cette disposition ; mais il ne perdit rien des
autres aptitudes qui étaient également siennes et
s'étaient manifestées déjà bien avant qu'il eût
commencé sa tâche d'organiste. Les qualités de
son cœur furent d'ailleurs une des sources les
plus pures de son génie. Sa bonté était exem-
plaire : cette vertu se distingue clairement à
CÉSAR FRANCK 121
travers ses accents ; et c'est vraiment avec
raison qu'on a constaté qu'il n'a jamais su faire
chanter les méchants ! Mais il n'était pas moins
viril, et l'énergie était un trait caractéristique de
sa nature à l'égal de la bonté. Ayant traversé la
période de 1848, il avait subi l'influence de la
doctrine qu'on appelait alors riiumanitarisme :
il n'excluait aucun des sentiments généreux qui
pouvaient emplir sa grande âme. Bref, au
milieu de tant de contradictions plus ou moins
profondes, son esprit, planant toujours dans les
régions les plus sereines et les plus hautes, sut
rester libre. Ses fréquentations l'amenaient
d'ailleurs dans bien d'autres milieux que ceux
parmi lesquels on a tendance à vouloir le ren-
contrer et le situer trop exclusivement. Sa
parenté, très nombreuse, comptait des hommes
distingués, même des esprits supérieurs : c'est
avec eux qu'il vivait dans la plus étroite fami-
liarité, la plus parfaite intimité intellectuelle et
morale. J'en sais qui, s'ils avaient cru possible de
faire coopérerla musique au triomphe de l'idée de
Justice et de Vérité pour laquelleils ontlutté en
leur temps, n'eussent pas voulu emprunter d'au-
tres accents que ceux qui vibrentsi intensément
dans la quatrième Béatitude : « Idéal ! Sainteté !
Justice ! Dévoile-toi ! » Pour n'avoir pas été des
disciples, ces amis-là doivent être comptés pour
avoir formé la meilleure part du milieu dans
lequel il a vécu et qui eut toutes ses préférences.
122 MUSIgUE FRANÇAISE {1870-1917)
Comme pour les peuples qui n'ont pas d'his-
toire, et qui sont les peuples heureux, sa bio-
graphie sera courte : elle tiendra en quelques
dates et dans lénumération des titres de ses
œuvres.
César Franck est né à Liège le 10 dé-
cembre 1822; il fut amené à Paris à l'âge de
douze ans et y resta toute sa vie. Des incerti-
tudes ont existé sur l'époque de sa naturalisa-
Lion. Il est positif qu'au lendemain de la guerre
franco-allemande il réclama la qualité de Fran-
çais ; mais il fut reconnu plus tard que cette
qualité lui appartenait depuis longtemps, son
père ayant tté lui-même naturalisé sans qu'il en
eût rien su : telle est du moins la tradition con-
servée dans sa famille, et que l'incendie des
actes de l'état civil en 1871 n'a malheureuse-
ment pas encore permis d'appuyer sur des
preuves officielles. Quoi qu'il en soit, après de
premières études commencées dans sa ville
natale et continuées à Paris sous la direction
particulière de Reicha (Berlioz et César Franck
eurent donc ainsi le même maitre), il entra, en
1837, au Conservatoire, dont il fut un brillant
élève. Les prix de fugue, de piano et d'orgue
lui furent successivement décernés ; après quoi
il commença la carrière de virtuose ef de pro-
fesseur. Il écrivit, en vue de sa clientèle, des
morceaux de piano, qui sont des œuvres futiles.
Mais en môme temps, avant même qu'il eût
t;i:SAK KllAXClv .1-2 j
atteint la vingtième année de son âge, il com-
posa des trios pour piano et instruments à
cordes, dont le style annonce, eii vérité, son
œuvre future, et, en janvier 1846 (il venait
d'avoir vingt-trois ans), il fit exécuter dans la
salle du Conservatoire un oratorio, Hiitli, dans
la musique duquel transparaît son ànie pure.
Peu encouragé, comme on l'était à cette époque,
dans ses tentatives d'art sérieux (l'année 1846,
commencée avec Hiith, ne se termina-t-elle pas par
le désastre de la Damnation de Faust ?) il sembla
renoncera écrire, donna ses leçons, devint orga-
niste et vécut la vie de famille. Après avoir tenu
quelque temps l'orgue de la paroisse Saint- Jean-
Saint-François, au Marais, il entra à Sainte-
Glotilde, dont il fut d'abord maître de chapelle
(i858) et dont il devint organiste l'année sui-
vante : sa voie était trouvée. Improvisateur
génial, il devint bientôt comme une sorte de
Hacli français au xix*^ siècle ; jusqu'à la veille
de sa mort, pendant trente ans et plus, il ne
cessa pas de répandre, du haut de sa tribune, le
trésor de ses sublimes et inépuisables harmo-
nies. Ce fut à ce moment qu'il publia les pre-
miers cahiers de pièces d'orgue, dont nous ne
dirons rien autre si ce n'est qu'elles ne ressem-
blaient pas à la musique que produisaient dans
le même temps les autres organistes. 11 composa
aussi, pour le service du culte, des messes, des
cantiques, des motets. Et, voulant condenser en
li/, MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917;
une grande œuvre l'inspiration dont ces pages
plus ou moins fugitives lui avaient révélé le
don, il entreprit (vers 1869) d'écrire les Béati-
tudes.
La guerre le surprit, dans Paris, au milieu
de ces occupations. Il avait écrit le prologue et
la première Béatitude ; le siège commencé, il
entama la deuxième : « Le ciel est loin ! La terre
est sombre !,Nul rayon n'y luit », puis la troi-
sième : (.( Bienheureux , ceux qui pleurent, car
ils seront consolés. » La fatalité des événements
ajourna l'achèvement de la grande œuvre. Il
l'interrompit pour en écrire une autre, du
même esprit, mais de dimensions moindres :
Rédemption, qui est comme une réduction des
Béatitudes. Il y faisait chanter les hommes pro-
clamant : « Nous sommes les forts !... Que les
nations reçoivent nos chaînes... » et, aprèsavoir,
à cette conception de la barbarie, opposé d'abord
l'idéal philosophique de Platon, il développait
harmonieusement l'antithèse en faisant entendre
la voix des anges et célébrant la rédemption de
l'humanité par la parole du Christ annonciatrice
du jour nouveau. A ces deux œuvres, dans les-
quelles l'élément vocal tient la place essen-
tielle, il faut ajouter une troisième, de dimen-
sions plus restreintes et surtout d'une moindre
portée : Rebecca., composée pour la Société
chorale d'amateurs Guillot de Sainbris, qui la
fit entendre pour la première fois le 7 mars 188 1.
CESAR l-RANCK ^ r^S
liédcmplion avait été exécutée au concert spiri-
tuel de rOdéon, le jeudi saint lo avril iSj.i.
Quant aux Béatitudes, qui ne furent terminées
qu'en 1879, l'auteur n'eut pas la joie de les
entendre exécuter dans leur intégralité : la
première audition complète n'en fut donné que
deux ans et demi après sa mort (Concerts
Colonne, 19 mars 189.3) ; jusque-là, l'œuvre ne
fut présentée au public que par parties isolées :
au concert d'inauguration de la salle du Troca-
déro lors de l'Exposition universelle de 1878
(Prologue et 1'" Béatitude), à la Société nationale,
au Conservatoire, aux Concerts Colonne, à
l'église Saint-Gcrvais, ainsi que dans un festival
donné en l'honneur du maître, dans la salle des
Concerts Pasdeloup, le 3<» janvier 1887.
Les lendemains de 1871 marquent une date
importante dans la carrière de César Franck,
Isolé jusqu'alors, il se trouva porté par les
événements au milieu d'une pléiade où il ne
tarda pas à briller comme un des astres les plus
en vue. 11 fut des premiers à adhérer au mou-
vement de la Société Nationale et en devint peu
à peu un des organes essentiels. Des occasions,
qu'il n'eût pas. trouvées naguère, s'offrirent à lui
de faire entendre à la nouvelle génération Huth,
donnée une seule fois il y avait un quart de
siècle, et l'on y découvrit les trésors d'une ins-
piration pure et sereine.
Enfin, au commencement de 1870, Franck fut
ii6 MUSIQUE FRAAÇAJSE ;i870-i9i7)
nommé professeur d'orgue au Conservatoire.
Depuis quelques années, de jeunes composi-
teurs, dont quelques-uns étaient destinés à
devenir des maîtres, étaient venus demander
ses lerons : nous avons déjà cité A. de Castil-
lon ; il faut nommer encore MM. Henri Duparc,
Vincent d'Indy, A. Coquard, Albert Cahen, etc.
Les derniers venus le suivirent au Conserva-
toire. Dès lors, la classe d'orgue devint un centre
de hautes études musicales. Les jeunes gens
y vinrent chercher des directions, non pas tant
au point de vue de la technique de l'instrument
que pour la pratique et le progrès de la compo-
sition môme. En pouvait-il être autrement alors
qu'à cette époque l'enseignement du Conserva-
toire était entièrement aux mains de vieux pro-
fesseurs, représentants d'une école arriérée?
César Franck eut ainsi le privilège d'être pen-
dant plusieurs années, dans la maison, le seul
et unique représentant de l'art nouveau. Qu'il
en ait subi les reproches de la part de ceux à
côté desquels il accomplissait sa tâche, en la
comprenant si différemment.^ cela ne saurait
surprendre. Mais il trouva sa récompense dans
l'assentiment des élèves, qui, pour la plupart,
le comprirent et devinrent pour lui des disciples
et des partisans.
Au Conservatoire, à son orgue de Sainte-
Clotilde, à la Société Nationale, il se trouva
donc avoir de quoi satisfaire amplement à tous
CÉSAR l'RAiXCK 1.47
ses besoins d'activité. Il composa avec une
ardeur nouvelle. Voici quelques titres d'œuvres
de cette époque de sa maturité : le Quintelte en.fa
mineur (1880), le Quatuor en ré [iSgo) eila Sonate
pour piano et violon (1887) ; des compositions
pour piano et orchestre : les Djinns (i88f)).
Variations symplioniques (i88r)), ou pour piano
seul : Prélude, Choral et Fugue (i^^^) ei Prélude,
Aria et Finale (1888); la Symplionie en ré mineur
(1889) et des poèmes symplioniques : les Bolides
( 1 877) , Le Chasseur maudit ( 1 883) , Psyché ( 1 888) ;
enfin de nouvelles œuvres d'orgue, que la mort
ne lui permit pas d'achever : Trois Chorals et
un recueil de pièces pour l'harmonium.
Dans les dernières années de sa vie, il fut
tenté par le désir d'écrire pour le théâtre : il
composa Hulda, opéra en quatre actes et un
épilogue, traça l'ébauche complète et écrivit la
première partie de Ghisèle, drame lyrique éga-
lement en, quatre actes. Aucun de ces deux
ouvrages ne fut représenté de son vivant, mais
de nombreux fragments d'Hulda furent exécutés
sous sa direction dans divers concerts. L'un et
l'autre furent mis en scène après sa morl (le
second complété et orchestré par quelques-uns
de ses élèves) et représentés, sur le théâtre
de Monte-Carlo, Hulda en 1894, Ghisèle en
1896.
César Franck est mort à Paris le 8 no^
vembre 1890.
iiiS MUSIQUE FRANÇAISE (1870-KJ17)
Définir en quelques pages son rôle musical
est peut-être un peu difficile. Essayons-nous-y
cependant.
Les influences que put subir la formation de
son génie sont évidemment tout autres que
celles qui s'exercèrent sur la plupart des maî-
tres purement français dont il a été question
avant lui, même ceux qui ont suivi une direc-
tion en apparence assez divergente de celle à
laquelle s'était (conformée la tradition française
immédiatement antérieure. Par ses origines
ataviques, Franck appartenait à ces régions du
nord de l'ancienne Gaule auxquelles se ratta-
chait aussi Beethoven, descendant d'une famille
néerlandaise, et d'oîi, en des siècles reculés,
était issu ce puissant art polyphonique des Jos-
quin des Prés et des Roland de Lassus qui
régénéra la musique. Il ne connaissait guère
ces derniers ; et pourtant c'est à leur génie que
le sien se rattache le plus étroitement. La cul-
ture qu'il reçut dans sa jeunesse fut assez dis-
parate, classique d'une part, mondaine de
l'autre : à l'âge des débuts, il ne dédaigna pas
de suivre un moment la voie qui lui était ouverte
à travers cette dernière, mais il y renonça
bientôt. Il se tourna donc tout entier du côté de
l'art classique, non seulement celui qui était
qualifié tel vers 1840 — Haydn, Mozart, Bee-
thoven, et, pour ceux qui avaient, comme Franck,
des curiosités d'art contemporain, Mendelssohn
CÉSAR FRANCK 129
et Schumann, — mais, mieux encore, celui des
anciens maîtres, principalement le génie incarné
de l'orgue, Sébastien Bach. Nous dirons tout à
l'heure ce que la langue musicale rénovée par lui
doit à ce dernier : bornons-nous à constater que,
dèsles premières grandes œuvresdans lesquelles
il s'essaya, il parut avoir emprunté quelque
chose de son austérité et de sa grandeur.
Mais, dans la source de son art complexe, il
faut constater surtout un jaillissement spontané.
La sincérité est son premier besoin. Il n'écrit
rien qu'il n'ait senti d'abord; la flamme inté-
rieure, l'ardente foi sont les causes premières
de son génie.
Prenons-le précisément au moment où le
cadre de cette histoire fait commencer notre
tableau. Il était, avons-nous dit, à Paris pendant
le siège. En novembre 1870, le bruit courut de
victoires qui devaient délivrer la capitale. Un
jour, il lut dans un journal une sorte d'ode en
prose, hommage à la ville héroïque.
« Je suis Paris, la reine des cités... Le vent
d'orage souffle sans pitié, mais je ne m'incline-
rai pas.
« Je me suis revêtue d'airain et j'ai poussé de
grands cris...
« Avant que mon sein se tarisse et que la
faim hideuse m'épuise, vous sentirez mon bras
et vous fuirez au Rhin. Je reprendrai ma harpe
et je chanterai un long chant de triomphe...
TiERSoT. — Mus. franc. ^
i3o xMUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
« Le vent d'orage souffle sans pitié, mais j'ai
bravé bien d'autres tempêtes ! »
Ce style biblique, ces cris farouches d'espoir, en
un temps de désespérance, l'enthousiasmèrent,
et il mit sur-le-champ celte prose en musique.
Par malheur, l'espoir patriotique sur lequel il
avait fondé son illusion fut trop tôt détruit :
l'ode à « Paris » ne fut ni exécutée ni publiée. Il
est d'ailleurs entendu dans le monde des dilet-
tanti que les sujets issus du sentiment national
ne sont pas dignes de la musique (ce n'était pas
l'avis de César Franck) ; le morceau resta donc
ignoré; et quand, au retour des mêmes
angoisses, quarante-cinq ans après sa composi-
tion, il fut enfin présenté au public des concerts
symphoniques, il était d'avance convenu impli-
citement qu'il ne devrait être considéré que
comme une simple curiosité, et nous n'avons
pas manqué de lire la phrase sacramentelle en
pareil cas : « Gela n'ajoutera rien à la gloire de
Fauteur. » Qu'un morceau de plus n'ait rien
ajouté à une gloire si complète, c'est possible;
en tout cas il n'en a retranché rien non plus.
Le fait est que dans cette page, pour l'improvi-
sation de laquelle César Franck interrompit
les Béatitudes^ nous retrouvons exactement la
même inspiration : moins austère peut-être,
mais, autant et plus que jamais, noble, fière,
haute et généreuse, et telle que nous pouvons
affirmer que le vrai César Franck est là.
CESAR FRAXCK i3i
Les Béatitudes, qui semblèrent une œuvre
complexe à l'époque où elle parut, sont au con-
traire la conception la plus simple. Elle est
basée sur l'opposition, vieille comme le monde,
du bien et du mal. Les tryptiques des âges
primitifs montrent d'un côté l'enfer, de l'autre
le ciel : au centre, Dieu récompense les bons et
maudit les méchants. Les huit Béatitudes repro-
duisent successivement, chacune à sa manière,
ce même plan. Nous l'avons dit déjà : Franck n'a
jamais bien su représenter musicalement le mal.
Son Satan et les maudits qui l'escortent se mon-
trent sous un aspect de grandeur tragique qui
ne dévoile pas trop le fond de leur âme. Ils
chantent : « Haine, vengeance et guerre!...
Nous sommes les maîtres... C'est le droit du
plus fort » et leur chœur est d'une énergie puis-
sante; mais leurs clameurs n'expriment guère
que l'horreur et l'effroi inspirés à l'auteur par
de telles menaces et elles n'ont pas l'accent de
la conviction. Gardons-nous d'en faire grief au
grand cœur naïf qu'était César Franck ! Mais, en
revanche, quelle pureté d'âme s'exhale dans les
chants qui commentent la parole divine! « O
Justice éternelle! » prononce l'autre chœur en
des accords harmonieux : et rien n'est plus
sublime que ce cantique qui s'élève aux plus
hauts sommets du lyrisme, aux plus inacces-
sibles régions de l'idéal!
L'œuvre est pleine de ces inspirations sera-
i32 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)'
phiques; Rédemption de même. Et non seule-
ment Franck excelle à faire chanter les anges :
il va jusqu'à nous faire apercevoir, semble-t-il,
quelque chose de la lumière divine. Le thème
du morceau symphonique : « Allégresse du
monde qui s'épanouit sous la parole du Christ »
flamboie comme le glaive de l'Archange, et les
trompettes lui font une escorte triomphale, tan-
dis que les violons, en notes rapides et scintil-
lantes, l'enveloppent de leur rayonnement.
Les œuvres de théâtre de César Franck ont
été jugées avec une sévérité excessive. On les a
purement et simplement dédaignées, comme si
elles n'eussent vraiment pas été dignes du
moindre examen. Que les Béatitudes ou le qua-
tuor en ré leur soient supérieures, sans contre-
dit; mais est-ce donc là une raison suffisante
pour condamner des productions élaborées
avec la même sincérité et le même souci d'art?
En composant Hulda et en commençant Ghiséle,
Franck a voulu enrichir sa palette de nouveaux
tons : cela ne pouvait lui être défendu. Il est
bien vrai qu'il n'a pas prétendu à rénover le
drame musical et que ses poèmes ne sont pas de
haute qualité littéraire : ils valent bien d'ailleurs
ceux d'autres opéras qui ont été accueillis avec
faveur par tout le monde, comme le Boi d'Ys,
Samsoii et Dalila et quelques autres. La parti-
tion à'Hulda est du plus grand caractère, d'une
coloration fortement poussée (sombre dans l'en-
CESAR FRANCK i33
semble, mais le sujet l'exigeait), pleine de mu-
sique. On a souvent joué dans les concerts les
airs de ballet, animés et pittoresques. Des inter-
mèdes symphoniques et des chœurs sont im-
prégnés d'une délicieuse poésie, et il y a tout
un acte que remplit presque entièrement une
scène d'amour, où les violons s'unissent aux
voix pour chanter des hymnes dont le lyrisme
profane est digne d'être mis en parallèle avec
celui de pages analogues que nous avons trou-
vées dans des œuvres dictées par une autre
inspiration. Il y aura lieu peut-être de réviser
quelque jour l'injuste arrêt par lequel a été
frappée une œuvre qui reste, en somme, parfai-
tement digne de son auteur.
Dans le même ordre d'idées de la musique
représentative, qui doit comprendre encore les
poèmes symphoniques, il faut tirer hors de pair
Psyché^ une des œuvres de la fin de la vie de
Franck, et qui reste parmi les plus parfaites. Le
style y est affiné, sublimé en quelque sorte :
rarement la pure musique a su se dégager aussi
complètement des liens qui la rattachent aux
réalités terrestres lorsqu'elle est appelée à en
exprimer les contingences.
Etc'est à cette musique pure que Franck a con-
sacré la meilleure et, en somme, la principale
part de son génie. C'est sous son point de vue
qu'il faut le considérer, si l'on veut apprécier à sa
juste valeur le rôle qu'il a joué dans Fart de son
i34 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
temps. Nous avons essayé de dégager les causes
émotionnelles et morales sur lesquelles d'une
part a été londé son génie : il nous faut mainte-
nant en connaître les raisons purement formelles.
Celles-ci n'ont pas moins d'importance. Musi-
calement, et sans rien chercher en dehors des
abstractions sonores, la création de César Franck
est immense, et son étendue est telle qu'elle a
suffi pour constituer le domaine d'un art nou-
veau.
Yiie d'ensemble, l'œuvre de Franck apparaît
d'abord sous un aspect monumental. Aspect
lourd, semble-t-il au premier abord. Mais un
examen quelque peu attentif ne tarde guère à en
faire découvrir l'harmonie. Nous n'insisterons
pas sur les particularités de ses constructions.
Son disciple le plus autorisé, maître à son tour,
l'a étudié à ce point de vue avec une autorité
qui nous dispense entièrement de refaire la
môme tâche : bornons-nous à renvoyer le lec-
teur au livre que M. Vincent d'Indy a consacré
à César Franck dans la collection même pour
laquelle est écrite aujourd'hui cette étude d'en-
semble; il trouvera là-dessus toutes les lumières
qu'il pourra désirer.
Qu'il nous soit permis cependant d'entrer dans
quelques détails et de considérer la formation
de la langue musicale que César Franck a parlée
et ({ui fut en grande partie créée par lui.
Lors(ju'il fit ses premiers pas dans la carrière,
CESAR FRANCK iJ5
la musique française était encore, un peu par
la volonté des compositeurs, réduite à de faibles
ressources. Les règles de la tonalité, Tusage du
diatonisme étaient observés avec un rigorisme
étroit. L'époque n'était pas éloignée où Boiel-
dieu, à l'exemple de Bossini, construisait tout le
développement d'un long finale sur l'accord
parfait placé successivement sur trois degrés
de la même gamme majeure. Nous avons déjà
vu les musiciens de la jeune école française
chercher, vers le milieu du siècle, à s'esquiver
de cet état d'indigence. Mais aucun n'a été aussi
loin que César Franck, qui, dans cette action con-
quérante, a manifesté véritablement un tempé-
rament révolutionnaire.
Cependant, il ne s'écarta jamais des principes
fondamentaux, si loin qu'il en ait poussé les
conséquences. Sa polyphonie a pour base l'art
de la fugue tel que l'ont pratiqué les plus grands
maîtres. D'autres ont pu suivre aussi les modèles
que leur offrait Bach; mais la plupart ne sont
guère allés au delà des formes extérieures. Lui
a pénétré jusqu'au fond, il a absorbe la subs-
tance.
Vivant dans l'atmosphère des chants primitifs
de l'église, il s'en était assimilé intimement les
modalités. Et c'est en associant ces éléments pri-
mordiaux avec les audaces les plus modernes
qu'il s'est constitué un style personnel. Il a fait
grand usage du chromatique; non ce chroma-
i:>6 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
tisme purement mélodique qui, employé, sou-
vent avec génie, par quelques-uns de ses prédé-
cesseurs, sait donner une grande intensité à
l'expression des sentiments tristes : le sien est
un chromatisme harmonique qui semble tiré des
profondeurs du son comme de l'âme. Tristan et
Yseult avait offert un exemple récent de ce
style. Mais Franck n'avait pas eu besoin d'at-
tendre Wagner pour que l'usage lui en fût
révélé : Bach y avait suffi. Lui-même, cons-
ciemment ou non, en avait découvert le principe
en harmonisant les mélodies grégoriennes;
car celles-ci, bien loin d'avoir la rigueur de dia-
tonisme qu'on leur prête gratuitement, sont au
contraire, avec la multiplicité de leurs degrés
mobiles, des ferments de chromatisme que la
moindre circonstance extérieure peut faire lever.
Sans doute ces ressources diverses étaient con-
nues; d'autres en avaient fait usage, mais tou-
jours de façons distinctes, exclusives les unes
des autres. Franck, avec son génie de combinai-
sons, vivant, comme professeur, comme orga-
niste, comme compositeur moderne, dans ce
triple élément (diatonisme classique, polyphonie
et chromatisme de Bach, modalités grégo-
riennes), l'a fondu en un seul tout et, par là, il a
constitué la langue qui est sienne.
Le quintette en fa mineur, contemporain de
Tachèvement des Béatitudes, est la première
œuvre par laquelle cette manière s'affirme avec
CÉSAR FRANCK 137
une entière décision. C'est assurément une des
tentatives les plus hardies de Fauteur. Peut-être
n'est-elle plus goûtée par ceux qui, naguère,
professaient la peur de Femphase, défaut qu'ils
imputaient volontiers à tout ce qui a de la force
et de la grandeur. Mais la sincérité de son ins-
piration la met à l'abri du reproche de tout
excès. Et. c'est en elle qu'apparaissent pour la
première fois les effets de ces combinaisons
spontanées que l'exemple d'un seul thème
expliquera mieux que tous les commentaires.
Exposé d'abord en un mouvement modéré,
mais dans une tonalité sombre, le motif fonda-
mental, qu'on verra traverser l'œuvre entière
depuis le premier morceau jusqu'au finale, se
déroule, touchant avec une fréquence obslinée
aux degrés les plus sensibles de l'échelle et en
profitant pour les soumettre chaque fois à de
douloureuses altérations. Tantôt il s'agite, puis
se calme, retombe alangui et comme résigné,
enfin'se redresse et éclate dans toute sa fougue;
ou bien, se morcelant lui-même, il s'exaspère en
d'inlassables progressions :
i38 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917;
8 ---
:^ -^!>.fL^f if|t ^^f^^f:
Ces déductions, quand pour la première fois
elles se présentèr&nt, semblaient être d'une har-
diesse insoupçonnée. Tout sentiment de la tona-
lité eût semblé perdu, si la quinte juste, harmonie
fondamentale, n'avait maintenu son support
ininterrompu, quoique mobile.
Voyez encore le thème initial du second mor-
ceau : un chant de violon circulant, plaintif, au-
dessus des accords. Ceux-ci s'enchaînent avec
une liberté d'harmonie où les premiers audi-
teurs crurent apercevoir des audaces à peine
licites. Commencée en la mineur, la phrase est
vite revenue en fa mineur, ton du morceau prin-
cipal, mais qui n'est pas relatif:
CESAR FRAxNCK
1^9
Lento eon taolto sentimento.
Violon.
i
meno p
é
puif
^
^
?
r
y- rfFfff^- ^
ffPfffWfff
iUlU-
Des altérations affectant presque chaque note
donnent à la suite de la mélopée un accent indé-
finissable et semblent la conduire en des réo-ions
i4o MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
tonales d'où elle ne saura plus revenir : et voilà
que, sans qu'on y songe, la cadence Fa ramenée
tout naturellement à son point de départ.
Ainsi l'apparence polymorphe du discours
musical se ramène-t-elle à l'unité : et c'^est là
une des caractéristiques essentielles de l'art de
César Franck. Il enrichit considérablement la
langue harmonique en la diversifiant; mais en
même temps il en respecte le principe fonda-
mental. L'observation s'applique à tout l'en-
semble de son style : ce que nous venons de
constater à propos d'une seule phrase, simple
exposition d'un morceau, se reproduirait exac-
tement si nous poussions l'analyse jusqu'à étu-
dier la construction de tout un ensemble.
L'on observera peut-être que ces formes, si
modernes, ne sont pas le fait du seul César
Franck, et qu'on en pourrait trouver des exem-
ples plus ou moins analogues dans Liszt, dans
Wagner, dans Berlioz même. Nous ne saurions
examiner à fond une telle question dans une
étude d'étendue forcément restreinte : mais
qu'il nous suffise d'indiquer que des œuvres de
la toute première jeunesse de Franck marquent
déjà une tendance très prononcée dans le même
sens. Les trios de sa vingtième année offrent
les exemples les plus caractéristiques d'harmo-
nies chromatiques et de libertés tonales, et ils
furent composés à une époque où Tannhàuser
n'était pas encore conçu et où, en fait de chro-
CESAR FRANCK 141
matique, Liszl n'avait employé ce genre que
dans un célèbre galop. Ces tendances étaient
donc en germe au fond de la nature de Franck
et il n'a eu besoin de l'exemple d'aucun autre
pour les développer.
Cette nouvelle langue musicale fut celle qu'il
parla dans la généralité des œuvres écrites pen-
dant la dernière partie de sa vie, les plus hautes
et les plus riches qu'il ait édifiées. C'est le monu-
mental Prélude^ Choral et Fugue pour le piano,
qui, ayant Bach à sa base, élève encore et grandit
un style qui jusqu'alors semblait inégalable. Ce
sont les Variations symphoiiiques, qui renché-
rissent sur ce que Schumann nous a donné de
plus accompli dans un domaine où lui aussi
excellait. C'est enfin la Symphonie en ré mineur,
modèle de la forme cyclique, où les thèmes, aux
contours nets, très distincts entre eux, se succè-
dent, se développent, se transforment, se com-
binent en un discours musical dont l'équilibre et
la logique sont incomparables.
L'orchestre de Franck est sonore, quelque
peu massif: c'est un orchestre dorganiste. Son
emploi est basé surtout sur l'opposition des
deux éléments essentiels de la sonorité : les
cordes, correspondant aux jeux de fonds, les
cuivres, qui sont le grand orgue ; pour les bois,
ils restent à l'arrière-plan et ne jouent guère
d'autre rôle que celui des jeux de détail. Par là
notre auteur se sépare assez nettement de la
i42 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
plupart des modernes qui aiment à manier l'or-
chestre d'une touche plus légère. Mais cela
même est chez lui un trait caractéristique. Cette
orchestration compacte est bien celle qui devait
convenir à la musique de César Franck.
Au milieu de ces œuvres sévères, la Sonate
pour piano et violon, claire, calme et lumineuse,
apparaît comme un sourire du printemps. Mais
l'art de Franck s'élève aux plus hauts sommets
dans le Quatuor à cordes, qui date delà dernière
année de sa vie : œuvre d'une beauté sereine,
parfois d'une sublimité toute beethovenienne,
admirable couronnement d'un effort toujours
plus soutenu pour s'élever vers un idéal toujours
plus haut.
Ceux qui le nommaient leur maître avaient
coutume de le désigner, avec une familiarité qui
couvrait leur affectueuse vénération, sous le nom
du « père Franck ». Ils ne pensaient pas si bien
dire. C'est qu'en effet il ne leur a pas seulement
donné ses leçons, montré son exemple. 11 a fait
plus encore : il a créé pour eux les formes d'un
nouvel art. Toute la génération venue après lui
s'est assimilé sa substance ; lui-même a survécu
en ceux qui sont allés puiser auprès de lui à la
source fécondante. D'autres ont pu être des
maîtres, et des plus grands, des plus dignes.
Mais qui donc eût mérité plus que lui de porter
ce nom de père ?
VIII
VINCENT DINDY ET L'ÉCOLE DE CÉSAR FRANCK
Deux générations se sont maintenant présen-
tées devant nous: celle des musiciens qui, ayant
commencé leur carrière vers le milieu du
XIX® siècle, n'avaient pas fini leur tâche en 1870
et l'ont achevée ensuite, et celle de leurs cadets,
qui, ayant fait avant la guerre de simples débuts,
n'ont donné qu'après elle toute leur mesure. Il
nous en reste encore deux à connaître : ceux
qui, enfants en 1870, ne sont nés musicalement
qu'après cette date, enfin ceux qui ne sont réel-
lement entrés dans la vie que postérieurement.
Ces derniers sont la jeunesse, l'espoir de l'art
futur : nous ne pourrons que leur consacrer en
terminant quelques pages d'une vue d'ensemble,
leur passé, encorerestreint, ne permettant pas
encore de préjuger de l'avenir. Quant aux autres,
bien que la plupart n'aient pas achevé leur rôle,
ils représentent en ce moment ce qu'il y a de plus
robuste dans la vie artistique de la nation, et
plusieurs sont d'ores et déjà consacrés maîtres.
Étudions-les présentement dans leurs œuvres.
x44 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Comme de raison, ils ont subi chacun l'in-
fluence de ceux qui les ont précédés, et dont
plusieurs ont fait école : César Franck, Masse-
net, Guiraud, Léo Delibes, Lenepveu, MM. Saint-
Saëns, Théodore Dubois, Widor, etc., ont
exercé leur influence dans Fart non seulement
par leurs œuvres, mais aussi par leur enseigne-
ment, et la plupart de ceux dont nous allons
parler sont leurs élèves. Nous les grouperons
spécialement d'après leurs affinités d'origines et
de tendances.
L'école de César Franck d'abord.
Un premier nom se présente tout naturelle-
ment, celui du disciple, sinon le plus fidèle (car
tous ont gardé à leur maître une égale fidélité),
du moins le plus autorisé continuateur de la
tradition, celui qui l'a fait revivre avec le plus
d'éclat. J'ai nommé M. Vincent d'Indy.
Il a soixante-six ans au moment où paraît cette
étude ; il en avait dix-neuf en 1870. Son activité
s'est donc exercée sur toute l'étendue du demi-
siècle que nous parcourons et les premières
compositions qu'il a publiées remontent préci-
sément à cette année de guerre. Mais le fait le
plus important de sa vie en 1870 fut la part qu'il
prit volontairement à la défense nationale alors
que son âge ne lui imposait encore aucune obli-
gation militaire : il s'engagea et combattit dans
l'armée de Paris pendant le siège. Et ce fut pour
lui un chagrin qu'il n'a point celé d'avoir été, en
VINCENT D INDY ,45
19 14, jugé trop âgé pour servir encore. Car cet
artiste dont l'œuvre semble planer au-dessus des
contingences est avant tout un homme de foi et
un homme d'action. Maintes fois on l'a vu sor-
tir de sa tour d'ivoire pour se mêler aux foules
et entrer dans la lutte des partis, entre lesquels
il a pris place parmi les plus hardents défen-
seurs de sa religion et de sa patrie. Ce sont là
des particularités qu'il ne faut pas taire, car
elles constituent un trait de caractère qui doit
être mis tout d'abord en valeur.
Cependant, ce Français si plein d'amour pour
la terre natale a passé dans un temps, et non
sans cause, pour uit adepte avoué de la culture
allemande au point de vue musical. Bien qu'ayant,
dès sa vingtième année, trouvé en César Franck
le directeur de conscience artistique le mieux
fait pour le conduire, il se mit à courir le monde
pour étudier aussi d'autres modèles. Il est vrai
que ceux qu'il voulut suivre étaient, comme
Franck, les représentants de Fart le plus haut,
ou, comme on disait alors, le plus avancé. Il
s'en fut à Weimar, où il s'attacha à Liszt. Il
chercha à connaître Brahms, par qui il fut ac-
cueilli sans bienveillance. Enfin il fut, dès 1876,
et pendant de longues années ensuite, le plus
enthousiaste et le plus fidèle pèlerin de Bay-
reuth. Il put donc être considéré à bon droit
comme un des chefs du parti wagnérien en
France ; il le fut d'autant plus nécessairement
ÏIERSOT. — Mus. franc. 10
146 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
qu'avec son caractère combatif il ne put se dé-
fendre de prendre part aux actions auxquelles
donna lieu la résistance d'une partie du public
français à accepter les œuvres du maître saxon.
Il était le lieutenant de Charles Lamoureux quand
celui-ci voulut donner à Paris les représenta-
tions, savamment préparées, de Loheiiorin.
Qant à sa musique, elle apparut d'abord à la gé-
néralité des auditeurs comme directement ins-
pirée de Wagner.
Reconnaissons d'abord que cette influence,
évidente dans certaines parties, contestable
dans d'autres, ne lut pas particulière au seul
d'Indy, et que, s'il en donna l'exemple le plus
significatif, toute la jeunesse française du même
temps subit les mêmes entraînements. Depuis
l'époque où parut Parsifal et pendant de nom-
breuses années après la mort de son auteur,
le charme wagnérien parut indicible et personne
n'y put résister. 11 s'exerça non seulement sur
le goût des musiciens, mais aussi sur leur pro-
duction. Il fut un temps où tout le monde en
France voulut faire du Wagner, et cette mode
pensa faire perdre à la musique française ses
meilleures qualités natives.
Il faut avouer aussi qu'à l'époque où elle
s'exerça plus impérieusement, cette action du
s-énie allemand était chose inéluctable et vrai-
ment nécessaire. L'Allemagne est le pays de
Bach, de Mozart, de Beethoven, sources pures,
VINCENT D'INDY 147
auxquelles il sera toujours permis, disons mieux,
ordonné à tout le monde de venir s'abreuver.
En outre, et à un point de vue plus général,
l'Allemagne avait donné les preuves d'une puis-
sance qu'il nous était malheureusement impos-
sible de contester : il fallait connaître le secret
de cette puissance afin de s'efforcer d'en faire
son profit. En musique comme en toute autre
chose. C'est pourquoi la jeunesse française
d'après 1870 n'eut pas tort d'étudier Wagner et
d'accepter son influence. Que des esprits de
second ordre y aient perdu quelque chose des
qualités superficielles qu'ils auraient peut-être
conservées en observant les traditions purement
françaises des générations antérieures, cela
peut être : s]il s'agit de génies secondaires, cela
n'a pas grande importance. Mais voyons ce qu'il
en est advenu avec les forts. L'exemple que nous
avons sous les yeux est celui qui nous permettra
le mieux de le déterminer.
L'influence allemande se reconnaît dès l'abord
dans le choix des sujets que M. d'indy a choisis
pour ses premières œuvres, dans leurs titres
mêmes. C'est la trilogie orchestrale de Wallens-
teiii, illustration musicale du poème dramatique
de Schiller : la deuxième partie, ouverture des
Piccolomiiii (récrite postérieurement) est la pre-
mière page d'orchestre que l'auteur ait présentée
au public (Concert Pasdeloup, 26 janvier 1874;
l'ensemble de l'œuvre, sous sa forme définitive.
i48 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
ne fut exécuté que plus tard, en 1888, aux con-
certs Lamoureux). C'est ensuite le Chant de la
cloche, encore un titre emprunté à Schiller, et
une action qui se déroule dans l'intimité d'une
petite ville allemande (1886); antérieurement, la
Forêt enchantée, ballade symphonique d'après
Uhland (1873). Quant à Fervaal (représenté pour
la première lois en 1897, mais commencé long-
temps auparavant), le nom du personnage offre
une ressemblance manifeste avec celui de Parsi-
fal, de môme que son caractère présente quelques
analogies avec celui du « pur simple » ; et nous
nous souvenons qu'à l'époque de la première
représentation à Bruxelles un critique malicieux
a cherché à caractériser l'action du drame en
lui donnant pour sous-titre : « Le Crépuscule
des Druides ».
Ne tardons pas à ajouter que ces marques
extérieures disparaissent complètement après
les ouvrages que nous avons nommés, c'est-à-
dire à partir du moment où M. Vincent d'Indy
eut dépassé sa quarantième année.
Quant aux œuvres mêmes, accusent-elles donc
une influence allemande aussi prononcée que
semblent l'indiquer les apparences ? Sans doute
la musique de Wallenstein ne ressemble pas à la
musique française des anciens temps. Elle est
plus complexe, plus polyphonique, plus riche en
sonorité. Par cette dernière qualité surtout elle
fait penser à Wagner. Mais Wagner eut-il donc
VINCENT D'INDY 149
le monopole des belles sonorités orchestrales et
en fut-il rinventeur? Un Français l'avait pré-
cédé, qui, on ne l'a pas assez dit, exerça sur lui,
par son exemple, une grande influence et fut
véritablement son modèle: Berlioz est le premier
maître en l'art du coloris orchestral, et c'est là
un art tout français, créé par un musicien dans
le môme temps oîi un peintre comme Eugène
Delacroix, des poètes comme Hugo et Théophile
Gautier enri«;hissaient la palette et la versification
par d'analogues trouvailles. Or Wagner, débu-
tant qui cherchait sa voie, était à Paris entre
1839 et 1842, époque de la plus brillante activité
de Berlioz : il assista à la première audition de
Roméo et Juliette^ suivit les concerts où le jeune
maître français dirigeait ses symphonies, et,
bien qu'il les critiquât, il en subit une influence
profonde. Ce n'est pas ici le lieu de nous arrêter
sur ce sujet, sur lequel il y a encore beaucoup
à dire. Bornons-nous à réclamer les droits d'an-
tériorité de la musique française en matière de
coloris orchestral et à dire que ceux qui, comme
M. V. d'Indy, ont cherché des exemples dans
l'orchestre de Wagner n'ont fait qu'en revenir,
par une voie détournée, à une source venue de
chez eux.
Pour l'écriture, celle de M* d'Indy, polypho-
nique comme celle de Wagner, est d'une touche
plus légère : il y a dans sa musique, si compacte
soit-elle, une lumière, une fluidité, une transpa-
i5o MUSIQUE FRANÇAISE (i 870-1917)
rence qu'on ne trouverait guère dans ses modèles
allemands.
Enfin, et c'est là l'essentiel, la nature des idées
est toute française et le principe de composition
est de tout point conforme au génie de notre
race. Le poème du Cliaiit de la Cloche semble
par moments presque calqué sur celui des
Mditres-Chaiileurs ; mais combien la musique
est autre! Les morceaux sont courts, tout d'un
bloc, d'un relief très accusé, d'un mouvement
entraînant et rapide : ce n'est point du tout la
symphonie continue, si riche d'ailleurs, qui forme
d'un bout à l'autre de ses trois longs actes la trame
sonore de la comédie de Wagner.
Nous avions cru aussi trouver dans la concep-
tion de Fervaal une influence parsifalesque :
mais si le drame la suggère, la musique la
dément. Et d'abord, c'est dans une atmosphère
toute française que l'auteur a situé son action
symbolique : Fervaal se passe dans la France du
midi, près du Rhône — pays de Berlioz et de
M. Vincent d'Indy lui-même ; le décor est celui
des montagnes au milieu desquelles l'auteur a
passé la plus grande partie de sa vie et écrit son
œuvre. Cette influence du milieu se distingue à
l'audition dès les premières pages : qui pourrait
ne pas se sentir pénétré d'effluves méridionales
en écoutant le premier prélude ? L'accent géné-
ral est chaud, ardent, vivace : il émane du sol
même. Des chants de bergers des Gé venues tra-
VINCENT D'INDY i5i
versent la symphonie et lui donnent une poésie
particulière et pénétrante. Quant aux idées et
aux sentiments des personnages, ne doutons pas
que l'auteur n'en ait cherché la source qu'en lui-
même. Nous le trouvons tout entier dans les
chants de marche que les guerriers entonnent
en partant au combat, aussi bien que dans les
accents de contrition, pleins de désespérance,
de Fervaal confessant sa faute. Et quand, au dé-
nouement, le sentiment s'élève et s'épure, tandis
qu'à travers les nues, clamant quand même son
chant d'au delà, le héros vaincu monte vers les
régions idéales, ce ne sont pas des accords ve-
nus du temple de Graal que fait entendre l'or-
chestre, mais les voix murmurent d'abord, puis
prononcent une mélopée religieuse, thème em-
prunté à la liturgie catholique, dont les harmonies
enveloppantes expriment la conviction intime de
l'auteur. De sorte qu'en définitive cette œuvre
même qui, sur le vu de son étiquette, semblait
au premier abord se présenter avec un faux air
germanique, s'affirme au contraire comme une
manifestation de l'esprit d'un Français et d'un
<
d'un chrétien également ferme dans sa double
foi.
Ainsi les qualités naturelles et spontanées,
celles de l'individu et celles de la race, l'ont
emporté sur l'apport de l'étranger : tant au point
de vue purement musical que moral et intellec-
tuel, M. d'indy est resté complètement lui-
i5i MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
même, et rien dans son œuvre n'a démenti quoi
que ce soit de ses origines.
Il faut noter que si, comme nous l'avons déjà
indiqué, plus rien, dans son œuvre postérieure,
n'accuse qu'il subsiste aucune trace de ce pen-
chant de sa jeunesse, en revanche quelques-unes
des œuvres de sa première période débordent
déjà de cette inspiration locale qui constitue
sans doute le meilleur de son génie. Nous avons
dit quelle large place Fervaal a faite à la poésie
de la montagne : mais dix ans avant d'avoir
conçu ce drame M. d'Indy avait écrit le Poème
des montagnes^ composition pour piano qui,
riche de substance musicale, enferme peut-être
ce qu'il y eut jamais de plus intime en lui. Ce
dernier adjectif est fait aussi pour qualifier un
ouvrage plus récent, le poème symphonique
intitulé Souvenirs, où l'on retrouve des réminis-
cences voulues, bien significatives, des thèmes
jadis suggérés par des impressions et des sen-
timents juvéniles. Ce n'est pas dans ces œuvres-
là qu'on trouvera rien « qui ne sorte du cœur ».
Plus récemment encore M. d'Indy a écrit, sous
le titre de Jour d'été à la montagne, une véritable
symphonie en trois parties, digne des meilleurs
ouvrages déjà nommés. 11 avait fait entendre,
plus anciennement, une Fantaisie sur des thèmes
populaires français (pour hautbois et orchestre).
Sans dédaigner de fréquenter le peuple, il a re-
cueilli parmi les paysans de la contrée qu'il
YI.NCEAT D INDY i53
habite toute une collection de chansons popu-
laires du Vivarais, qu'il a publiées après les
avoir revêtues de ses harmonisations savantes,
simplifiées à dessein. Enfin une de ses œuvres
les plus accomplies est la Symphonie sur un chant
montagnard français^ pour orchestre et piano
(1888, neuf ans avant Fervaal). Là, sur un simple
chant de bergère, charmante et douce mélodie
pastorale, que l'auteur entendit et nota au vol,
un matin, dans la montagne, il a construit un
véritable monument d'harmonie, de la beauté la
plus achevée. Le dernier morceau, notamment,
est fait pour la joie de Toreille et de l'esprit.
Tout y est ardent, lumineux, entraînant par le
rythme, éblouissant par la couleur, rayonnant
de vie. Cette page est assurément un des plus
beaux types de la musique moderne française.
Elle a été fort imitée.
Ces qualités personnelles se retrouvent dans
les œuvres de musique pure, trio, sonate, qua-
tuor, etc. : compositions dont la richesse eût
semblé autrefois presque surabondante, et qui,
lorsqu'on s'est familiarisé avec le contenu, lors-
qu'elles ont, en quelque sorte, pris la patine,
apparaissent sous l'aspect de véritables compo-
sitions classiques.
Sans nous y arrêter, et en nous bornant aux
titres, citons encore des poèmes symphoniques
produits à diverses époques : la Forêt enchantée,
qui remonte à 1878 ; Sauge fleurie, de 1884 ;
i54 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Istai\ plus récente (1896) ; la musique de scène
pour Médée et pour Karadec^ même un petit
opéra-comique, Attendez-moi sous Uoi'me, essai
de jeunesse, et quelques œuvres de moindre
importance, mais toujours d'une belle tenue.
La maîtrise de M. d'Indy s'est exercée avec
une incontestable supériorité dans le domaine
de l'orchestre, l'art moderne par excellence ;
personne, en Allemagne ou en Russie, non plus
qu'en France, ne pourrait se vanter de l'y avoir
dépassé. Qui donc a jamais écrit une page res-
plendissante comme le finale de la deuxième
Symphonie, dont les amples lignes sont cou-
vertes d'un revêtement de sonorités d'une colo-
ration éblouissante ! S'il fallait d'autres exem-
ples, ils abonderaient; nous en avons marqué
plusieurs au passage. Le compositeur a de même
enrichi la langue des accords ; dès le Cliaiit de
la Cloche, dès Sauge fleurie, dès Wallensleiu, il
s'est plu à combiner des agrégations inédites,
et, bien qu'il se soit plus récemment refusé à
suivre d'autres voies dans lesquelles il eût craint
de s'égarer, il n'a jamais reculédevantles audaces
harmoniques. Et il a toujours eu la préoccupa-
tion des constructions solidement charpentées et
des développements logiques en même temps
que largement tracés. M. Vincent d'Indy est un
admirable architecte de sons.
Le dernier ouvrage dramatique qu'il ait fait
représenterjusqu'iciestr£'^/'«/?^e/'(2 actes, 1903).
VINCENT D'INDY i55
Nous le citons à part parce qu'il consacre chez
Fauteur une évolution dernière. Là, sa croyance
s'affirme avec une force renouvelée, et il appa-
raît que désormais elle restera la principale base
de son inspiration. Ce n'est pas que l'auteur ne
s'y montre aussi purement artiste que partout
ailleurs. La conclusion de l'Étranger offre un
tableau musical dont la composition, le mouve-
ment, la coloration égalent les plus riches con-
ceptions de sa jeunesse. Mais le sentiment reli-
ofieux domine l'ensemble et lui donne un carac-
tère de gravité auguste qui distingue fortement
ce drame de la généralité des œuvres que l'on
voit habituellement sur nos scènes. Et sans
doute nous aurons à faire des observations sem-
blables quand nous connaîtrons la Légende de
Saint Christophe, dont M. d'indy achevait la
composition lorsqu'éclata la guerre de 191 4 et
dont il a pu terminer l'instrumentation au milieu
des inquiétudes et des angoisses. Un fragment,
dernière page de musique orchestrale exécutée
en première audition (le i" avril 1917) au moment
où ces lignes s'impriment, a permis d'apercevoir
déjà un coin de cette œuvre, dont l'ensemble
constituera, cela est certain, le nouveau monu-
jnent d'un art sincère, riche et sobre, robuste
et sain, dont la grandeur et la beauté ne céderont
en rien aux œuvres précédentes auxquelles
l'auteur a mis sa signature.
Par ailleurs, M. Vincent d'indy, âme d'apôtre,
i56 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
cerveau de chef, poursuit sa mission en l'hon-
neur d'un art pur, désintéressé, austère et noble,
en même temps qu'un art de progrès. Quand
son zèle wagnérien se fut calmé, il se rapprocha
de plus en plus de son maître Franck, dont il
ne s'était du reste jamais éloigné et auquel il
voua dès lors un culte aussi actif qu'efficace.
Nous le retrouverons tout à l'heure, poursuivant
son rôle d'éducateur ; jusqu'ici nous l'avons vu
prêcher d'exemple, et de la plus belle façon qui
soit : en composant son œuvre.
S'il fallait énumérer tous les musiciens qui
peuvent à bon droit se parer du titre d'élèves de
César Franck parce qu'ils ont pris ses leçons,
ce livre ne serait plus une histoire, mais un pal-
marès. Franck, en effet, a passé sa vie entière à
donner des leçons de musique : le nombre
de ses élèves est donc incalculable. Il faut
nous en tenir à nommer ici ceux que M. Vin-
cent d'indy, dans la biographie qu'il a écrite de
son maître, appelle « la famille artistique », et il
faut reconnaître que les membres de cette
famille sont peu nombreux. Les voici, dans
l'ordre même où il les cite : Arthur Goquard,
Albert Cahen, Henri Duparc, A. de Castillon,
Camille Benoît, Augusta Holmes, Ernest
Chausson, Paul de Wailly, Henri Kunkelmann,
Pierre de Bréville, Louis de Serres, Guy Ropartz,
Gaston Vallin, Charles Bordes et Guillaume
L ÉCOLE DE CÉSAR FRAACK iS;
Lekcu. S'il n'est pas absolument certain que
« ceux-là seuls ont vraiment connu de près le
maître et ont pu se pénétrer de sa pensée intime
et de ses vivifiants conseils », s'il est possible
aussi que Franck n'ait pas été pour tous le seul
et unique professeur, il n'en est pas moins avéré
qu'ils doivent être inscrits sur « la liste véri-
dique des élèves qui ont fait avec lui leurs
études de composition ».
Arrêtons-nous sur les principaux d'entre eux.
Les premiers nommés ne sont pas ceux qui
retiendront le plus notre attention; leurs œuvres
attestent qu'ils auraient pu suirre aussi utile-
ment les directions de tout autre professeur.
A. Goquard (i 846-1910) a écrit des scènes lyri-
ques ou dramatiques, des opéras mêmes, dont
le style ne se distingue guère de celui auquel on
s'initiait au temps de sa jeunesse dans les milieux
les plus classiques : Le Mari cV un jour (i886),
Jahel (1900), la Jacquerie, commencée par Lalo
(1895), Chœurs à'Esther, etc. — Nous en dirons à
peu près autant pour Albert Cahen, dont nous
citerons seulement les titres d'opéras suivants :
le Bois (1880), le Vénitien (1890), la Femme de
Claude (1896). — Pour A. de Castillon, autre
nature d'artiste, nous en avons déjà parlé à
propos de la fondation de la Société Nationale.
Mais, avec M. Henri Duparc (né en 1848), le
niveau s'élève, et de beaucoup. Au temps de sa
jeunesse, lorsqu'il travaillait concurremment
i58 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
avec M. Vincent d'Indy, l'on s'accordait à prédire
des destinées également hautes aux deux compa-
gnons. Pourquoi faut-il qu'un seul ait pu con-
server et développer ses facultés créatrices,
tandis que l'autre s'est vu arrêter dans sa pro-
duction par un mal qui, depuis trente ans et
plus, a mis fin à son activité artistique ? Et
pourtant M. Duparc a été de ceux dont on peut
dire à bon droit que les coups d'essai sont des
coups de maître. Son poème symphonique
Lénore^ exactement contemporain des créations
analogues de M. Saint-Saëns, reste comme un des
meilleurs modèles du genre. Mais surtout il a
donné à la mélodie française un essor, une
ampleur, une puissance qu'aucun de nos com-
positeurs, si ce n'est Berlioz, n'avait antérieure-
ment soupçonnés et que nul autre, en vérité, n'a
dépassés depuis lors. Citer V Invitation au voyage,
Phidylé, Lamento, c'est nommer des chefs-
d'œuvre dans lesquels l'art du musicien égale et
complète celui des poètes élus par lui — Bau-
delaire, Leconte de Lisle, Théophile Gautier —
et oîi la beauté des formes, la plasticité des des-
sins et la richesse expressive des harmonies s'al-
lient au sentiment intime, parfois d'une pro-
fonde intensité, pour former des œuvres pa'^faites
en leur développement restreint.
Ernest Chausson, lui aussi, a été interrompu
en pleine production, mais, lui, par la fatalité
d'un accident cruel : né à Paris en i855, il est
L'ECOLE DE CESAR FRANCK lôg
mort en 1899, à Limay, d'une chute de bicyclette.
Il a été élève de la classe de Massenet au Con-
servatoire ;mais, par son œuvre, il relève essen-
tiellement de l'enseiû^nement de César Franck.
Il avait une nature d'une rare délicatesse ; en
même temps, c'était un chercheur de formes
neuves et de sensations inconnues : bien qu'il y
eût au fond de son tempérament de musicien
une spontanéité à laquelle il eût pu lui être
permis de laisser libre cours, il ne se contentait
pas facilement et cherchait toujours au delà. De
cet effort continu provient sans doute l'impres-
sion qu'un voile de sombre mélancolie s'éten-
dait sur sa musique, et ce caractère de tristesse
et de désolation ne fut pas sans étonner ceux
qui savaient que Chausson avait tout pour que la
vie fût pour lui douce et riante. Il semblait pour-
tant être parvenu à dominer los difficultés qu'il
croyait voir s'opposer au développement de ses
facultés musicales : les dernières œuvres qu'il a
écrites, dénotant plus de fermeté de touche, plus
d'autorité, plus de maîtrise, ont de la lumière,
de l'air, un élan joyeux et vibrant. C'est un Con-
cert pour violon et piano avec accompagnement
d'instruments à archet, puis un premier Qua-
tuor à coi^des, et un autre, inachevé, œuvres de
musique pure, dans l'atmosphère desquelles
l'auteur s'est senti plus libre que lorsqu'il était
obligé de traduire des sentiments définis. Par
.ailleurs il avait une âme de poète : ses mélodies,
iGo MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
moins amples que celles d Henri Duparc, mais
non moins expressives, — Naniiy, le Colibri, la
Dernière feuille, — sont des pages exquises, et
son poème symphonique Viviane, œuvre de jeu-
nesse, a des parties d'un sentiment non moins
charmeur. A l'inspiration de cette dernière œuvre
se rattache en partie la conception du Roi Arthus^
drame musical qui fut représenté après sa mort
(1908). Sa Symphonie en si bémol (1891) est
restée au répertoire de la moderne symphonie
française comme représentant un de ses plus
louables efforts. Il a été pendant plus de quinze
ans la cheville ouvrière de la Société Nationale.
Par quelle fatalité plusieurs des élèves de
Franck ont-ils été, comme les précédents, arrêtés
dans leur carrière alors qu'on était en droit de
tant espérer d'eux ? M. Camille Benoit avait
donné à la Société Nationale, aux environs de
1880, plusieurs compositions lyriques de la plus
haute tendance, et son émouvant Eleison a pu
naguère être entendu de nouveau de façon à
laisser aux auditeurs le regret de n'avoir pas eu
plus souvent l'occasion de se familiariser avec
d'autres œuvres de même source ; mais depuis
vingt-cinq ans et plus, il a, semble-t-il, complè-
tement renoncé à écrire.
Et, perte déplorable entre toutes, Charles
Bordes est mort à quarante-six ans (1863-1909),
en pleine activité, après avoir joué un rôle con-
L'ÉCOLE DE CÉSAR FRAXCK i6i
sidérable dans Téducation musicale de notre
temps. Comme compositeur, il n'a guère laissé
que des essais, plutôt que des œuvres défini-
tives, et les notes qui ont été retrouvées après
sa mort ne semblent guère pouvoir être utili-
sées : nos regrets en sont redoublés quand nous
écoutons les mélodies qu'il a écrites sur des
vers de Verlaine et dans lesquelles apparaissent
une spontanéité d'expression, une profondeur
d'accent et une richesse d'accords aussi rares
que personnelles. La plupart des œuvres orches-
trales qu'il a fait entendre ont pour base des
thèmes populaires du Pays Basque, qu'il avait
été recueillir à la source, et qui, pleins de carac-
tère par eux-mêmes, sont rehaussés par son
orchestration colorée et ses mouvantes harmo-
nies. Mais son principal titre de gloire (il est
très sérieux) fut l'effort heureux qu'il accomplit
en rendant à la vie, après tant de siècles, les
chefs-d'œuvre de l'art de la Renaissance. Maître
de chapelle à l'église Saint-Gervais, il y fit
entendre une musique dont la tradition semblait
abolie, et, par ces auditions, dont le succès fut
considérable et inespéré, les limites du domaine
de l'art musical semblèrent s'élargir : grâce à la
propagande des Chanteurs de Saint-Gervais, la
musique des anciens maîtres reprit une nouvelle
existence, et ceux qui, naguère, allaient jusqu'à
la méconnaître, furent obligés d'avouer que, de
même que l'art a ses Michel-Ange, ses Vinci,
TiERSOT. — Mus. franc. ,,
i62 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
ses Rembrandt, de même il a ses Palestrina, ses
Victoria, ses Josquin, non moins représentatifs
du génie d'une autre époque et de celui de Thu-
manité.
Il faut encore ajouter à ce nécrologe un jeune
belge venu en France, Lekeu, mort à vingt-
quatre ans (Verviers, 1870; Angers, 1894), lais-
sant une Sonate et des compositions orches-
trales et vocales qui renfermaient mieux que des
espérances.
La mort d'Augusta Holmes (1847-1903) fut un
peu moins prématurée, encore qu'on eût voulu
voir longtemps encore celte femme brillante et
distinguée figurer dans la société parisienne
dont elle était un des ornements. Elle fut, elle
aussi, élève de César Franck. Il est vrai que sa
musique ne se ressent guère de cette direction :
elle est toute d'éclat extérieur, sonore, d'une
coloration vive, parfois violente, avec une affec-
tation de virilité : les formes en sont d'ailleurs
toutes mélodiques et le caractère symphonique y
est peu prononcé. Citons, parmi ses œuvres, des
poèmes symplioniques : Islande et Pologne, des
compositions lyriques telles que les Argonautes ^
Ludus pro Patriây l'Ode triomphale (pour les fêtes
de l'Exposition de 1889) et un opéra, la Montagne
noire [iSg5). Mais certaines mélodies, d'un tour
naturel, ont plus fait pour la renommée de l'au-
teur que la plupart de ces compositions plus
ambitieuses.
L'ÉCOLE DE CÉSAR FRANCK i6i
Enfin, parmi les survivants de la « famille
artistique » de César Franck, nous avons le
plaisir de voir encore parmi nous, entre plu-
sieurs de ceux qu'il aura suffi de nommer,
M. Pierre de Bréville, auteur d'œuvres délicates
telles que la « scène mystique » Sainte Rose de
Lima (poème de Félix Naquet), une ouverture
pour la Princesse Maleine de Maeterlinck et un
opéra, Eros vainqueur qui fut représenté à
Bruxelles en 1908. Et, vivant depuis trois ans
au milieu d'une autre musique, celle du canon,
M. Guy Ropartz, venu de Bretagne à Nancy
(dont il dirige depuis plus de vingt ans le Con-
servatoire), poursuit une carrière pleine d'acti-
vité, au cours de laquelle il a su mêler la pratique
de la composition aux succès d'un enseignement
et d'une organisation de concerts précieuse pro-
pagande en faveur du grand art dans une région
de la France éloignée de Paris. Ayant, dès son
enfance, à Guingamp et aux alentours, ressenti
l'impression de la mélopée bretonne, il s'en est
souvenu en écrivant la plupart de ses œuvres :
Pêcheur cV Islande^ musique de scène ; Les
Landes, A Marie endormie, Dimanche breton,
pièces pour orchestre ; une Sumphonie sur un
choral breton, et, plus récemment, un ouvrage
scénique, le Pays (opéra-comique, iQiS) ; sans
compter un grand nombre de pages de musique
de chambre, d'église et de mélodies, d'une
tenue sévère et savante en leur généralité.
i64 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
M. Guy Ropartz n'est crailleurs pas élève du
seul César Franck (ses biographies portent qu'il
suivit les classes de Th. Dubois et Massenet au
Conservatoire) et de même il est plus d'un com-
positeur, parmi eux qu'il nous reste à nommer,
qui, pour n'avoir pas été inscrits officiellement
parmi les membres de « la famille artistique »,
n'en comptent pas moins authentiquement parmi
ses élèves et sont restés attachés à la pure tra-
dition de son enseignement. Nombreux sont,
notamment, ceux qui, au Conservatoire, élèves
des classes de composition, ont en même temps
fréquenté la classe d'orgue. D'autres, et non des
moindres, bien que n'ayant jamais travaillé avec
lui, ont tenu à honneur de se dire ses disciples.
Et il est encore une génération de jeunes gens
qui, sans l'avoir jamais connu, marchent tou-
jours dans sa voie et s'efforcent de suivre son
exemple : ce sont ceux qui, à la Schola Can-
torum, fondée par Charles Bordes et dirigée par
Vincent d'Indy, à la Société Nationale, dont ce
dernier a, jusqu'à ces derniers temps, repris la
présidence à la suite de son maître, continuent à
poursuivre son pur et noble idéal et s'efforcent
de renouveler sa pensée. Il ne semble pas que,
depuis qu'il existe une école française de
musique, l'influence d'aucun maître se soit
jamais exercée d'une façon plus durable, plus
salutaire et plus profonde.
IX
GABRIEL FAURÉ ET L'ÉCOLE DE SAINT-SAENS
M. Saint-Sacns n'a pas fait école, au sens pro-
pre du mot, par la simple raison qu'il n'a pas
professé, ou très peu ; seulement pendant quel-
ques années de sa jeunesse il lui prit fantaisie
de donner des leçons, sans doute afin de ne pas
être étranger à la pratique de l'enseignement,
et il s'est inscrit parmi les professeurs de
l'Ecole de musique religieuse fondée par Nieder-
meyer. Heureux épisode, auquel il a dû d'avoir
pour élèves deux hommes qui ont tenu un haut
rang dans la société musicale en ce demi-siècle :
MM. Gabriel Fauré et André Messager.
M. Fauré est, entre tous les maîtres contem-
porains, celui qui représente avec le plus de dis-
tinction l'art de la musique pure. S'il n'avait eu,
il y a peu de temps, l'occasion d'écrire Pénélope,
il fût resté presque exclusivement enfermé dans
ce domaine, et ce n'est pas sans raison qu'on
l'a appelé souvent le Schumann français.
Né dans le midi, à Pamiers, contrée pyrénéenne
(1845), il est venu tout jeune à Paris qu'il n'a
i66 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
plus guère quitté, et il commença dès l'enfance,
avec assiduité, l'étude de la musique. En i863, à
dix-huit ans, il écrivait déjà des pièces pour
le piano (Romances sans paroles) qu'il fit suivre
bientôt de mélodies vocales [le Papillon et la
Fleui\ Dans les ruines cViuie abbaye, ses Op. i
et 2) Sa voie était trouvée des le premier pas et
il n'eut plus qu'à poursuivre : ses Op. 106 et 107,
publiés en 1916, sont encore des pièces de piano
(12" BarcaroUe et 12° Nocturne) et nous pou-
vons croire qu'il n'est pas sans tenir en réserve
quelques nouvelles mélodies prêtes à paraître
quand viendront des jours meilleurs.
Jeune organiste, en 1866, il s'en fut d'abord
excercer son art à Rennes ; puis, en 1870, il revint
à Paris, prit du service dans l'armée pendant le
siège, et ensuite passa de paroisse en paroisse,
tantôt comme maître de chapelle, tantôt comme
organiste, jusqu'à ce qu'il prît définitivement la
place de son maître Saint-Saëns à la trilîune de
l'orgue de la Madeleine. 11 fut, nous le savons
déjà, un des fondateurs de la Société Nationale
et en devint bientôt un des principaux diri-
geants. On l'a vu aussi fréquenter volontiers dans
les milieux mondains, oii son art a toujours été
grandement apprécié. Quand Massenet aban-
donna sa classe de composition au Conserva-
toire, il fut son successeur et, peu d'années
après, devint directeur de l'Ecole; il a été à son
tour nommé membre de l'Institut. Et voilà, en
GABRIEL FAURE 167
quelques mots, toute sa vie : exempte d'incidents
et d'anecdotes, elle se confond avec son travail,
exécuté toujours avec la même application calme
et souriante, en conformité avec l'évolution de
l'art et le propre développement de ses riches
facultés.
Nous avons cité les titres de ses premières
mélodies, point de départ de sa production :
nous aurions pu les intituler encore des
« romances », encore qu'à l'époque où elles
furent écrites leur style fût déjà plus relevé que
celui de la romance française et qu'elles fissent
entrevoir l'âme d'un artiste. Au fur et à mesure
de l'avance, on voit les formes s'épurer. La Séré-^
iiade toscane imite, en les affinant, les Canzone
populaires italiennes : elle fait partie de l'Op. 3.
La Chanson du pêcheur, mélopée d'un admirable
Rccent,Lydia, d'un contour pur comme celui d'un
chant grec, constituent l'Op. 4 ; -4^^ bord de Veau,
chant d'une exquise intimité, fait partie de
rOp. 8 ; et toutes ces pages, rassemblées dans
un premier cahier de mélodies, entrées depuis
longtemps au répertoire des chanteurs et comp-
tant déjà parmi les classiques, exhalent un frais
et doux parfum et révèlent un poète.
Le choix des vers, d'ailleurs, indique claire-
ment les préférences et les affinités du musi-
cien. C'est, dans cette première période, à Victor
Hugo, Théophile Gautier, Leconte de Lisle,
Sully-Prudhomnie, Baudelaire, que M. Fauré
i68 MUSIQUE FRANÇAISE {1870-1917)
empruntait ses textes, et aucun de ceux-là n'au-
rait pu se plaindre d'avoir été trahi ou mal inter-
prété. Le Cimetière^ pris dans la Mer de Jean
Richepin, lui a, postérieurement, inspiré un
chant d'une expression poignante et d'un admi-
rable contour. Enfin il s'est trouvé des corres-
pondances inattendues entre le génie poétique de
Verlaine et sa propre nature. C'est plaisir de
voir, dans les Fêles galantes, deux artistes si
modernes s'associer en une manière de Wat-
teau musical, se gardant bien de tomber dans
la pastiche, mais conservant, sous la forme
précieuse que leur suggéra l'art charmant du
xviii' siècle, l'esprit des temps nouveaux. Et
surtout /<7 Bonne Clianson, expression essentielle
de l'âme moderne, consacre l'accord entre le
sentiment des deux collaborateurs et montre
l'artisan de sons sous son aspect le plus complet
— on pourrait dire le plus complexe — de poète
musical. Les inflexions de la voix et l'harmonie
du piano s'y pénètrent profondément et tous les
éléments de la composition, vers, chant et ins-
truments, s'unissent pour former un tout indis-
soluble et constituer une œuvre à la fois savante
et intime.
Une progression parallèle s'observe dans les
œuvres instrumentales de notre auteur : leur
répertoire comprend quelques-unes de celles
qui fond le plus grand honneur à notre école
française C'est par un simple petit morceau
GABRIEL 1-AURÉ 169
pour violon en sourdine, d'ailleurs charmant,
que M. Fauré fit sa première incursion dans ce
domaine, ou du moins y obtint son premier
succès; mais quand la Berceuse (Op. 16) répan-
dit son nom dans le public musical, il avait déjà
en portefeuille la Sonate pour piano et violon
(Op. 12) et le premier Quatuor Op. i5) et ce
sont là des compositions du plus haut style.
L'auteur y ajouta plus tard un second Quatuor
(Op. 45) et un Quintette (Op. 60). Et surtout il à
enrichi la littérature du piano de pages nom-
breuses, sur les mérites desquelles la quantité
ne saurait nous permettre d'insister et qui Fap-
parentent aux Chopin et aux Schumann (Ballades,
Impromptus, Nocturnes, Barcarolles, Valses,
Caprices, etc.) Le style en est d'autant plus pur,
plus élevé, plus subtil, que l'auteur avance
davantage dans sa carrière productrice : il ne se
répète jamais et il s'affine toujours.
Des œuvres plus vastes accusent les mêmes
préoccupations de juste mesure et restent volon-
tairement intimes. M. Fauré a fait un Requiem;
mais, à l'inverse de Berlioz, de Verdi, de Mozart,
il s'est gardé de faire retentir les trompettes du
Jugement dernier ; il n'a même pas voulu mettre
en musique le texte du menaçant Dies irœ. Mais
il a traité avec une évidente prédilection les
parties de l'office où est exprimée l'idée du repos :
Requiem ! Il a terminé, dans un sentiment de
calme mystique, par le verset toujours négligé :
I70 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
« In paradisum deducant te angeli », opposant,
dans une œuvre que domine l'idée d'une autre
vie, les joies sereines du Paradis à l'obligatoire
terreur de l'Enfer.
Il avait peu écrit pour le théâtre avant de nous
donner Pénélope. La musique de scène de Cali-
giila et celle de Shylock est une suite de simples
intermèdes notés dans sa manière délicate et la
représentation n'ajoute rien à leur effet. La par-
tition de Prométhée a plus d'envergure : c'est
de la musique â fresque. Quant à Pénélope (îgiS),
que des circonstances défavorables n'ont pas
permis d'apprécier à sa juste valeur, cette œuvre,
qui constitue le principal effort de l'auteur,
en est aussi le couronnement. Nulle part son
art ne s'est montré p[lus évocateur, plus émotif,
plus subtil. Or, c'est par les seuls moyens em-
pruntés à la pure musique qu'il a atteint à ce but
essentiel.
Dans sa jeunesse M. Fauré avait écrit un
poème lyrique sous le titre de la Naissance de
Vénus. Rapprochant tous ces titres, par lesquels
s'évoquent les souvenirs de l'antiquité, il nous
revient encore à la mémoire qu'il avait été choisi,
il y a déjà un assez bon nombre d'années, pour
couvrir d'un léger vêtement d'harmonie la mélo-
pée nue de VHynime à Apollon que notre Ecole
d'Athènes avait retrouvée parmi les fouilles de
Delphes. Ce choix indiquait une sorte de pré-
destination. Par l'esprit de son art, par la forme
GABRIEL FAURÉ 171
même de son melos, M. Fauré, en effet, est Grec.
II l'est, et non point par l'effet d'une recherche
objective ou érudite, mais par un sentiment inné.
A l'inverse des artistes du xvi" siècle qui,
croyant s'inspirer d'un idéal antique, ont trouvé
les formes de l'art de la Renaissance, c'est sans
le rechercher, lui, qu'il a réalisé cet idéal.
Peut-être même n'est-ce pas assez dire que
de reconnaître en lui un musicien grec revivant
en notre xx° siècle ; mais bien plutôt c'est
l'esprit de l'hellénisme, plutôt que ses formes,
qui renaît en lui. La philosophie platonicienne
s'efforçait de sortir du monde sensible pour
s'élancer à la recherche des essences : c'est la
sensation d'un effort tout semblable que donne
parfois l'art abstrait de M. Fauré. Lui aussi il
s'élance par delà les sphères pour en ramener
la pure beauté.
II n'a d'ailleurs eu aucun besoin qu'on lui
montrât la voie ; mais il l'a trouvée tout seul, et
plusieurs autres, que hantaient les mêmes pré-
occupations d'absolu, n'ont eu qu'à marcher à
sa suite. L'art quintessencié de la jeunesse con-
temporaine a trouvé en lui un premier initiateur.
S'il arrive (et cela arrive assez souvent) qu'en
relisant ou en écoutant aujourd'hui ses anciennes '
œuvres nous y découvrions des intentions
restées d'abord inaperçues et qui apparaissent
parce que nous nous sommes familiarisés avec
un autre style, cela ne signifie aucunement
172 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
que M. Fauré ait suivi l'exemple des nouveaux
venus : c'est lui, au contraire, qui a dit le pre-
mier, et peut-être déjà depuis longtemps, des
choses que l'ont eût crues volontiers plus
récentes.
Tandis que M. Gabriel Fauré préside aux
destinées du Conservatoire national de musi-
que, M. André Messager a dirigé TOpéra et il
est chef de l'orchestre de la Société des Con-
certs. Si les élèves de Saint-Saëns ne sont pas
nombreux, ils ne s'en sont pas moins placés
aux premiers rangs. Comme compositeur,
M. Messager (né à Montluçon en i853) a d'ail-
leurs suivi une autre voie. Après quelques
essais dans le domaine de la symphonie, il s'est
consacré d'une façon presque exclusive au
théâtre II a écrit des ballets pour l'Opéra
{les Deux pigeons, 1886) et pour d'autres scènes,
donné à l'Opéra-Comique la Basoche (1890),
Fortunio (1907), œuvre dont la musique délicate
s'accorde ingénieusement avec le poème de Mus-
set ; sur d'autres théâtres Isoline (1888), Madame
Chrysaiitème (1893). Enfin il n'a pas dédaigné
de sacrifier à la muse légère de l'opérette, en
quoi il a.bien fait, puisque la nature aimable et
spirituelle de son talent l'inclinait vers ce genre
et que, tout en en épurant le style, il a pu en
enrichir le répertoire de plusieurs ouvrages qui
lui ont valu ses meilleurs succès : La Fauvette
EMMANUEL CHABRTER 173
du Temple, Les Petites Michu, Véronique, etc.
C'est aussi par l'opérette qu'a débuté celui
qui fut le plus exubérant des musiciens de ce
demi-siècle, Chabrier; et peut-être est-il
fâcheux que nos institutions établies n'aient
point permis qu'un tel artiste développât dans
son véritable sens un génie prédestiné au
comique, à la satire, à la bouffonnerie énorme. 11
avait rêvé d'écrire des scènes rabelaisiennes :
c'estlà qu'il se fût montré lui-même ; malheureu-
sement il est mort trop tôt et il a subi trop
d'influences étrangères à sa véritable nature
pour s'être entièrement révélé tel qu'il était au
fond de lui-même.
r
Emmanuel Chabrier est né à Ambert (Puy-de-
Dôme) en i84i. Son entrée dans la carrière mu-
sicale témoigne de son indépendance d'esprit.
Ce n'est pas lui que nous pourrions rattacher à
une école : n'ayant eu, dans sa jeunesse, que
l'ambition d'être un brillant amateur, il n'eut
pour maître que des artistes d'une notoriété
secondaire (Wolf, Semet, Hignard). 11 com-
mença par remplir des fonctions administratives
dans un ministère ; puis il fit représenter aux
Bouffes-Parisiens V Etoile^ en 1877 • ^^ avait
déjà près de trente-sept ans et c'était son début
comme compositeur. Mais bientôt il regarda
plus haut ; ayant décidé de s'adonner entière-
ment à l'art, il produisit des œuvres plus « hau-
174 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
taines », comme lui-même disait. Pianiste ori-
ginal et parfois puissant, il fit paraître en 1881
un cahier de Pièces pittoresques qui révéla un
poète musical. Bientôt Espaha, exécutée avec
un succès éclatant aux Concerts Lamoureux
(i883) répandit son nom à travers le monde
musical. Il est vrai que cette page orchestrale
apportait dans l'art quelque chose de nouveau,
presque révolutionnaire. Espana forme un
tableau musical d'une extraordinaire intensité
de vie, d'une coloration rutilante, d'une éblouis-
sante sonorité. A travers les rythmes entraî-
nants et dégingandés de ses thèmes, on semble
apercevoir les contorsions des danseuses espa-
gnoles emportées dans un tourbillon frénétique.
Associations étranges de sonorités — telle la
pétarade dégringolante des trombones accom-
pagnés par le grattement des harpes, — accu-
mulations d'harmonies tantôt surchargées, tan-
tôt volontairement incomplètes, accords formés
de libres agrégations , rythmes brisés ou
superposés hardiment, voilà ce qu'on percevait
dans cette œuvre si différente de tout ce qu'on
avait entendu jusqu'alors en France, en Alle-
magne, n'importe où. Et c'était un modèle que,
consciemment ou non, la jeunesse d'aujour-
d'hui suit encore. Ce que nous disions tout à
l'heure de la musique de M. Fauré, que l'on
retrouve si souvent dans celle de nos jeunes
contemporains, s'applique aussi à Chabrier, au
EMMANUEL CHABRIER 17',
Chabrier àEspana. Il fut un des générateurs de
l'art nouveau.
Gweiidoliiie, opéra en deux actes (Bruxelles,
1886), a des outrances analogues — parfois un
peu forcées — et contient en outre des pages
de la plus subtile et la plus haute musicalité. De
même le Roi malgré lui (1887) surabonde de
musique autant que d'esprit; mais cet opéra-
comique fut malheureusement conçu dans une
forme surannée, en contradiction, non seulement
avec les véritables tendances de Chabrier, mais
avec les inclinations mêmes du public, qui ne
demandait pas qu'un artiste si « avancé » fît tant
de sacrifices aux faux goûts d'autrefois. Mais
quelle perte déplorable pour l'art que Briséis
soit restée incomplète! Le premier acte, le seul
que Chabrier ait entièrement écrit (il a été exé-
cuté d'abord au concert, puis représenté à
l'Opéra en 1899), nous montre ce qu'eût été
une telle œuvre : ce fragment met en opposi-
tion, en un violent contraste musical, l'esprit
du lyrisme antique, dans son essence dion}^-
siaque plutôt qu'apoUinienne, avec la mystique
austérité du christianisme, et la réalisation en
est vraiment admirable. Mais après avoir écrit
ces nobles pages, l'artiste, frappé d'un mal qui
l'emporta bientôt, dut interrompre tout travail ;
sa carrière était brisée. Elle n'avait guère duré
plus de dix ans, et il n'en avait vécu que cin-
quante-trois lorsqu'il mourut, à Paris, en 1894.
176 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917J)
Par ce qu'il nous a laissé, l'on peut juger de ce
que Chabrier aurait produit s'il lui avait été
donné de prendre son développement complet.
Après avoir encore mentionné quelques com-
positeurs sortis de l'Ecole Niedermeyer :
M. Alexanaie Georges (né à Arras en i85o),
auteur des .préludes pour A.vel et de Miarka
(Opéra-Comique, i885), — Léon Boëllmann,
alsacien d'origine, né en 1862 et mort pré-
maturément en 1897, laissant quelques intéres-
santes pages instrumentales et symphoniques,
— M. Perilhou qui a écrit des pages distinguées
en musique instrumentale, — M. Claude Ter-
rasse qui a su rénover ingénieusement l'opé-
rette, — abordons enfin le groupe compact de
ceux qui sortirent du Conservatoire.
X
L'ÉCOLE DU CONSERVATOIRE (de 1880 à 1900)
Nous avons 3it en son temps qu'après 1870 la
composition n'était enseignée, dans notre
grande école nationale, que par de vieux maî-
tres rebelles à l'esprit moderne : Bazin, Reber
et Victor Massé; et ce fut presque simultané-
ment que les deux premiers moururent et que
le troisième, depuis longtemps malade, résigna
ses fonctions (1878-1880). Leur succession fut
reprise par de jeunes musiciens qui avaient
obtenu de brillants succès : Massenet, Guiraud,
Léo Delibes, et dès lors les classes de compo-
sition du Conservatoire connurent une activité
qui depuis lors n'a fait que s'accroître.
Nous ne pouvons donner une meilleure idée
de cette vitalité de l'école qu'en énumérant
d'abord les élèves de ces classes qui ont obtenu
le prix de Rome depuis le commencement de
cette période jusqu'à la fin du siècle. Tous,
assurément, n'eurent pas du génie; mais, tan-
dis qu'en d'autres temps il y en eut tant qui res-
tèrent si obscurs qu'ils en devinrent infidèles à
TiERSOT. — Mus. franc. 13
178 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917J
l'art, il n'est pas un seul de ceux-ci qui n'ait
donné quelques preuves de son habileté et ne se
soit fait honorablement un nom dans le monde
musical; et quelques-uns sont aujourd'hui les
maîtres.
Citant d'abord le dernier lauréat des classes
antérieures, M. Georges Hiie, élève d'Henri
Reber (prix de Rome en 1879), que son âge,
comme ses tendances, rattache plutôt à ceux qui
vont suivre, nommons :
Lucien Hillemacher (classe Massenet, prix en
1880);
Alfred Rruneau (Massenet, 2° prix, 1881);
Georges Marty (Massenet, 1882);
Gabriel Pierné (Massenet, 1882);
Paul Vidal (Massenet, r883) ;
Claude Debussy (Guiraud, 1884);
Xavier Leroux (Massenet, i885);
Augustin Savard (Massenet, 1886);
Gustave Charpentier (Massenet, 1887);
Camille Erlanger (Delibes, 1888);
Paul Dukas (Guiraud, 2" prix, 1888);
Ga'feton Carraud (Massenet, 1890);
Alfred Bachelet (Guiraud, 1890);
Charles Silver (Massenet, 1891) ;
André Bloch (Guiraud et Massenet, 1893);
Henri Biisser (Guiraud, 1893);
Henri Rabaud (Massenet, 1894);
Omer Letorey (Th. Dubois, 1895);
J. Mouquet (Th. Dubois, 1896);
L'ÉCOLE DU COxNSERVATOlRE (1880-1900) 179
Max d'OUonne (Massenetet Lenepveu, 1897);
Ch. Levadé (Massenet et Lenepveu, 1899);
Edmond Malherbe (Massenet et Fauré), 1899);
Florent Schmitt (Massenet et Fauré, 1900).
Bien d'autres, qui n'ont pas conquis la su-
prême récompense (notons que la liste ci-dessus
en comprend deux qui ne se sont pas élevés au-
dessus du second prix) onl passé par ces classes,
surtout celle de Massenet, où l'admission fut
très recherchée. Citons, en suivant autant que
possible l'ordre des promotions : Claudius
Blanc, E. Ratez, Ernest Chausson, Julien Tier-
sot, Lucien Lambert, F. Leborne, Raymond
Bonheur, V. Ferroni, Aug. Chapuis, A. Gé-
dalge, H. Kaiser, Maurice Emmanuel, Guy Ro-
partz, Albéric Magnard, F. Halphen, Ernest
Moretjll. Février, Croce-Spinelli, Léon Moreau,
Reynaldo Hahn, etc.
Tous ne se sont pas adonnés spécialement à la
composition; mais chacun, dans l'ordre de tra-
vaux qu'il a adopté, a manifesté qu'il était bien
armé pour la lutte, de quelque côté qu'il se
tournât. Les uns sont devenus des directeurs
de musique ayant eu ou ayant encore autorité.
11 en fut ainsi pour les trois lauréats que nous
avons vus représenter à la Villa Médicis les
promotions de 1882 et i883 : Marty, Pierné et
Paul Vidal ; le premier fut chef d'orchestre de
la Société des Concerts, le second a succédé à
Ed. Colonne à la tête de son Association artis-
i8o MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917;
tique, et M. Vidal est directeur de la musique à
rOpéra-Gomique après avoir rempli des fonc-
tions analogues à l'Opéra. MM. Bachelet, Biis-
ser, Rabaud, ont diriofé l'orchestre de FOpéra;
M. Orner Letorey celui, plus discret, de la
Comédie-Française. Plusieurs sont ou ont été
directeurs de Conservatoires : Claudius Blanc
à Marseille, MM. Ratez à Lille, Savard à Lyon,
Guy Ropartz à Nancy, Croce-Spinelli à Tou-
louse. M. Auguste Chapuis dirige l'enseigne-
ment musical dans les écoles de la Ville de
Paris; sans compter ceux qui se sont consacrés
au professorat: MM. Gédalge, Kaiser, Mouquet,
Emmanuel, professeurs au Conservatoire de
Paris, M. Vicenzo Ferroni, à Milan et ceux pour
lesquels l'enseignement n'est qu'une occupation
accessoire, comme MM. Vidal et Leroux. D'autres
enfin ont versé dans la littérature musicale. Un
prix de Rome devenu critique, M. Gaston Car-
raud, livre aujourd'hui le bon combat pour la dé-
fense et illustration de la musique française —
et l'auteur de ce livre est bien obligé de se citer
pour rappeler que, bibliothécaire du Conserva-
toire de Paris depuis sa sortie de l'Ecole, il a
étendu le champ de son activité sur diverses
parties du domaine de l'histoire de la musique,
en reculant parfois assez loin dans le passé, ce
qui ne l'a pas empêché — il espère que les lec-
teurs de ces pages voudront bien le recon-
naître — de s'intéresser très vivement aux
L'ÉCOLE DU COrs'SERVATOIRE (1880-1900) 181
manifestations les plus modernes de l'art.
Quant aux compositeurs (et aucun de ceux qui
viennent d'être nommés à d'autres titres n'a com-
plètement renoncé à l'être), le nombre en est
si grand que, nous réservant de définir plus
tard le rôle de ceux qui ont tenu dans l'évolu-
tion de la musique moderne une place particu-
lièrement significative, nous nous en tien-
drons, pour la plupart, à de brèves notes. Ils
sont trop!
Reprenons-en la liste, toujours dans l'ordre
chronologique.
M. Georges Hue (né à Versailles en i858) a
donné à l'Opéra le Roi de Paris et le Miracle ; à
rOpéra-Comique, Titania ; au concert, antérieu-
rement, Rûbezahl et un grand nombre de pages
symphoniques ou lyriques et de mélodies.
Moins heureux, les deux qui form-entla tête de
liste des prix de Rome à la classe d-e Massenet
ont vu leur carrière interrompue par la mort :
Lucien Hillemacher (1860-1909), et Georges
Marty (1860-1908). De l'œuvre du premier nous
avons parlé à propos de son frère, Paul Hillema-
cher, dont il fut le collaborateur fidèle. Le se-
cond a fait représenter deux opéras : le Duc de
Ferrare et Daria et entendre divers morceaux
d'orchestre, tels que l'ouverture de Balthazar^
Merlin enchanté^ etc.
Pour les raisons indiquées tout à l'heure,
nous interrompons ici l'ordre chronologique en
iSu MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
renvoyant plus loin l'examen attentif que mérite
Fœuvre de M. Alfred Bruneau ; il en sera de
même quand viendra le tour de MM. Gustave
- Charpentier et Claude Debussy.
M. Gabriel Pierné, s'il Teùt voulu, c'est-à-
dire s'il se fût résolu à suivre sa véritable na-
ture et s'il eût moins éparpillé son activité sur
des occupations multiples (pianiste, organiste,
professeur, chef d'orchestre, et d'une égale su-
périorité dans ces diverses fonctions) se serait
placé certainement au tout premier rang des
compositeurs français à la lin du xix^ siècle. Né
à Metz en i863, venu à Paris en 1870, il avait
conquis le prix de Rome en 1882, avant d'avoir
dix-neuf ans, et déjà quelques-unes de ses pre-
mières compositions, d'un tour gracieux et
léger, avaient obtenu des succès qui répan-
dirent son nom à travers le monde. Plus tard,
quand son art fut perfectionné, il produisit
encore des pages vocales ou instrumentales .
pleines d'harmonie, de saveur et de charme. Les
partitions de musique de scène qu'il a écrites
pour Yanthis, de Jean Lorrain, Izeyl, d'Armand
Silvestre, la Saivaritaiiie d'Edmond Rostand,
Ramuntclio de Pierre Loti, offrent, avec une
appropriation parfaite au style et à la couleur
des drames, des qualités musicales de premier
ordre. Des poèmes lyriques, aux dimensions
moyennes, n'ont pas moins heureusement donné
la mesure de ses talents : il y traite des sujets
L'ÉCOLE DU CONSERVATOIRE (1880-1900J i83
d'un mouvement extérieur et pittoresque, des-
quels s'exhale une émotion tour à tour familière
et générale : Xuil de Noël, l'An mil, etc. Il a
trouvé un cadre des mieux appropriés au ta-
bleau ([u'il voulait tracer lorsqu'il a entrepris
de composer la Croisade des Enfants : on y voit
les enfants des anciens preux se mettre en che-
min, à l'imitation des pères qu'ils ont vus par-
tir pour s'en aller à Jérusalem; on entend leurs
chansons de marche s'égrener sur le chemin ; ils
arrivent à la mer, ils souffrent, ils meurent pour
leur foi, et le miracle légendaire s'accomplit
dans les accords harmonieux des voix enfan-
tins. Si c'est encore ici, à peu près, la forme de
Toratorio, c'est un tout autre esprit, plus mo-
derne. Et il en est de même quand le musicien
traite, comme il l'a fait encore, des sujets ana-
logues : les Enfants à Bethléem ou la pieuse
légende de Saint François d^ Assise.
Pourquoi faut-il qu'il n'ait pas réussi lorsqu'il
a voulu viser plus haut, s'élever au niveau de
l'opéra historique, comme Vendée, mettre en
musique une comédie qui s'ensanglante d'un
dénouement inopportunément tragique, comme
la Fille de Tabarin, ou exprimer les passions
fatales à' On ne badine pas avec l'amour?
Nous poserions volontiers la même question
à propos de son camarade d'études, contempo-
rain et successeur immédiat à la Villa Médicis,
M. Paul Vidal (né à Toulouse en i863). Lui aussi
i84 MUSIQUE l'RANÇAISE (1870-1917)
eut d'heureux commencements; ses mélodies de
jeunesse connurentles succès mondains ; il com-
posa, pour un petit théâtre dont le poète était
Maurice Bouchor et les acteurs de simples ma-
rionnettes, des partitions dont la bonne grâce
fut louée à l'égal de celle des poèmes : Noël,
les Mystères cVEleusis, etc. Son ballet la Mala-
detta et plusieurs compositions analogues, pan-
tomimes, musiques de scène, reçurent aussi bon
accueil dans le public que parmi les milieux
artistiques. Mais quand, haussantle ton, il voulut
donner à l'Opéra-Comique Guemic'a^ à l'Opéra
La Burgonde, il ne put s'y soutenir.
Et depuis plusieursannées tous deux semblent
s'absorber dans leurs travaux de directeurs de
musique.
Comment expliquer qu'avec de si beaux dons,
des espérances aussi légitimement formées
n'aient pas mieux été réalisées?
Cette question est grave. Elle dépasse consi-
dérablement les personnalités qui ont donné
sujet de la poser et a une portée générale : elle
s'applique à toute l'évolution de la musique
française dans la dernière partie du xix^ siècle et
touche, à proprement parler, au fond même de
la conscience musicale de notre temps.
Rappelons-nous ce qui fut dit, au commen- •
cément de cette histoire, au sujet des tendances
antérieures. L'Opéra-Comique était seul maître
autrefois, et il n'était pas permis, en France,
L'ÉCOLE DU CONSERVATOIRE (1880-1900) iSJ
d'écrire, de faire entendre, presque d'écouter de
la musique sérieuse. Révolution complète !
Dix ans n'étaient pas écoulés qu'un mouvement
absolument contraire était accompli : il n'était
plus permis à la musique française d'être
aimable, d'être gaie, d'être simple ! Le costume
qui lui seyait jadis était « une robe légère
d'une entière blancheur » : désormais le musi-
cien n'est plus présentable s'il n'a ceint la cui-
rasse, chaussé le cothurne ou coiffé la perruque.
Mais, avec l'habit, l'âme est changée. D'ailleurs,
nul ne résiste. L'art nouveau a tant de prestige
que ceux qui ne peuvent le pratiquer l'admirent
et s'eftacent devant lui.
Tel fut le résultat de la nouvelle orientation
de la musique française, accomplie vers l'époque
à laquelle nous sommes parvenus. Et qu'on n'en
attribue pas la cause à l'exemple du seul
Wagner : Berlioz, César Franck eurent une
action plus grande encore, car ils étaient des
nôtres etprouvaient, par leur seule présence, que
le mouvementne provenait pas de l'étranger. Que
cette influence ait été salutaire, nous l'avons
assez dit pour qu'il n'y ait pas lieu d'y revenir.
Mais était-il nécessaire qu'elle fût exclusive ?
Il faut rendre hommage à ceux qui ont produit
'Fervaal et Pelléas et Mélisaiide : ils ont suivi
leur voie naturelle et ils ont bien fait. Mais
fallait-il que tout le monde se crut obligé d'agir
de même? Ceux qui ne se sentaient pas de force
i8(i MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917
à escalader les cimes n'avaient-ils donc pas le
droit de vivre à Fonibre des bocages et d'y pros-
pérer? Sans doute ils l'eussent bien voulu par-
ibis; mais comment lutter contre des courants qui
emportent, non seulement les créateurs, mais la
critique et jusqu'au public moutonnier ? Aucun,
en tout cas, n'a eu l'énergie de résister; et voilà
comment, depuis un quart de siècle, la musique
française suit une direction qui n'est pas sa ten-
dance naturelle. A marcher dans ces voies, elle
a sans doute acquis de nouvelles ressources.
Mais n'a-t-elle pas perdu quelques-unes de ses
qualités natives?
Nous avons rapporté des paroles que Nietzsche
a écrites à propos de Bizet. 11 s'y trouve un mot
terrible : « La duperie du grand style ». Com-
bien s'y sont laissés prendre !.. Combien ? Mais
tout le monde aujourd'hui ! Et si nous relevons
ici un jugement prononcé en faveur d'un artiste
qui n'avait pas renoncé à suivre la nature et qui,
par cela même, écrivit un chef-d'œuvre, c'est
que nous en trouvons une application trop cer-
taine à l'évolution qui l'a suivi. Celle-ci a permis
à quelques-uns de réaliser leurs ambitions les
plus nobles, et ce fut très bien. Mais, à côté de
cela, que de forces perdues !
Reprenons notre examen. Nous avons parlé
déjà d'Ernest Chausson, élève de Massenet au
Conservatoire et de César Franck en son parti-
L'ÉCOLE DU CONSERVATOIRE (1880-1900) 187
culier; un peu plus tard est venu M. GuyRopartz,
à peu près dans le lurme cas.
La liste chronologique inscrit ici le nom de
l'auteur de ce livre (né à Bourg (Ain), 1837),
élève de Massenet et de César Franck — lui
aussi. 11 rappellera seulenientqu'ila fait entendre
à la Société Nationale (aux travaux de lacfuelle il a
participé activement pendant plusieurs années)
des œuvres orchestrales et vocales, par exemple
Hellas, scène tirée de la tragédie de Shelley, et,
dans les concerts, Sire Halewyii, légende sym-
phonique, une suite de Danses à cinq temps, di-
verses compositions à base de mélodies popu-
laires et des chants destinés au peuple ; au
théâtre, des adaptations ou reconstitutions d'an-
ciennes œuvres : le Jeu de Robin et Marion, le
Devin du Village, les intermèdes de Psyché de
Lidli, etc. Enfin il s'est efforcé de coopérer à
l'œuvre de haute culture accomplie ces dernières
années en organisant méthodiquement des
séances d'audition destinées à faire connaître,
dans des milieux lettrés et artistes, les diverses
évolutions de la musique. G'estainsi que, dès i885,
il dirigea les concerts historiques du Cercle
Saint-Simon : là, sous l'impulsion d'hommes
tels que Gaston Paris, Gabriel Monod, Albert
Sorel, furent données, pendant plusieurs années,
des auditions systématiquement consacrées à
des matières déterminées par l'histoire, l'ethno-
graphie, la vie des peuples : la chanson populaire
i88 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
française, la musique russe (il n'était pas très
usuel en ce temps-là de donner des concerts de
musique russe à Paris), celle des peuples Scan-
dinaves, tchèques, les chants de la Révolution
Française, les musiques duxvii^etdu XYiii^siècle
exécutées (autre innovation) par le clavecin et
les violes — sans parler d'autres manifestations
toutes modernes. Quand Charles Bordes voulut
faire connaître les chefs-d'œuvre de là Renais-
sance, c'est à lui qu'il s'adressa pour l'aider ame-
ner à bien cette entreprise hardie — et il ne cèle
point qu'il considère comme un des principaux
honneurs de sa carrière artistique d'avoir, le
26 mars 1891, dirigé, avec le futur fondateur
des « Chanteurs de Saint-Gervais », la première
exécution palestrinienne donnée sur les tribunes
de la vieille paroisse, journée qui a eu des con-
séquences si importantes au point de vue de
l'éducation du public contemporain.
M. Lucien Lambert (Paris, 1861) a fait repré-
senter des opéras : Brocéliande, le Spahi,
la Flamenca, etc. — M. Fernand Leborne
(Bruxelles, 1862), actif et laborieux, a produit
des œuvres diverses : des opéras, Hedda, Mu-
darra, les Girondins, la Catalane, et un grand
nombre de pages d'orchestre, de chant, etc.
— M. Aug. Chapuis a donné à l'Opéra-Comique
Enguerrande. M. Eugène d'Harcourt a composé
des ouvrages symphoniques et dramatiques aux
nobles tendances et s'est consacré à une propa-
LÉCOLE DU CONSERVATOIRE (1880-1900) 189
gande musicale dans laquelle il a fait preuve
d'une inlassable activité. M. A. Gédalge est l'au-
teur d'une symphonie remarquée. M. Camille
Chevillard est devenu un chef d'orchestre uni-
versellement renommé.
M. Xavier Leroux (Velletri, i863) a surtout
écrit pour le théâtre et il est, parmi les élèves
de Massenet de son temps, un de ceux qui y ont
le mieux réussi. Citons seulement : Evaiigéliiié^
Astarté, la Reine Fia?nette, Théodora , le Chemi-
iieau, le Carillonneiu\ et, depuis la guerre,
l'émouvant et gracieux épisode des Cadeaux
de Noël. On peut nommer auprès de lui M. Ca-
mille Erlanger (Paris, i863), élève de Delibes,
auteur de Kermaria., le Juif polonais., le Fils de
^'jB/otYe,ylj»/î/'Oâ^i7e (restée au répertoire de rOpéra-
Comique), Ilannele, etc.
M. Paul Dukas (Paris, i865) a cultivé un art
plus austère. Non qu'il ait dédaigné le théâtre :
il a même écrit pour lui un « poème dansé », la
Péri, et il a fait représenter à l'Opéra -Comique
Ariane et Barbe Bleue dont la musique éclatante
et représentative commente, avec une exactitude
raffinée, le drame de M. Maeterlinck. Il fut
des premiers dans notre jeune école (en 1897) ^
faire entendre une Symphonie amplement déve-
loppée. Une Sonate pour piano qu'il écrivit plus
tard n'est pas moins une œuvre considérable. Il a
connu enfin le succès mondial avec V Apprenti
sorcier (1897), « Scherzo », comme il l'intitule, à
igo MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
travers la forte trame orchestrate ducfuel circule
une vie intense, et où, dans un mouvement irré-
sistible, sous une forme à la fois scolastique et
libre, l'on peut reconnaître une des meilleurs
manifestations de la musique française et de l'es-
prit français que notre école moderne ait pro-
duites.
Le nom d'Albéric Magnard est devenu tragi-
quement célèbre. Aux premiers jours de la
guerre de 1914^ il n® put contenir l'indignation
que lui causa la ruée allemande, et il fut mas-
sacré. Il avait une nature indépendante et fière,
qui se reconnaît dans son œuvre. On a fait
entendre plusieurs fois, depuis sa mort, son
Hymne à la Justice^ véritable poème sympho-
nique, dans le mouvement, l'harmonie et les
thèmes duquel s'expriment ses indignations et
chante son pur et haut idéal. L'œuvre qu'il a
laissé est important: trois symphonies, de nom-
breuses partitions d'orchestre et de chant, et des
opéras, dont l'un, Gaercœur, du plus noble
style, a été exécuté fragmentairement au con-
cert, et deux autres représentés au théâtre :
Yolande et Bérénice. Il était né à Paris en i865
et avait étudié sous la direction de Massenet,
Th. Dubois et Vincent d'Indy.
Poursuivons cet examen rapide. M. Augustin
Savard (Paris, 1861) a donné à l'Opéra la Forêt.
M. Bachelet [ici., 1864), Scemo. M. Ch. Sih er (Pa-
ris, 1868) a fait représenter plusieurs ouvrages :
L'ÉCOLE DU CONSERVATOIRE {1880-1900) 191
la Belle au Bois dormant^ le Clos, etc. M. Bùsser
(Toulouse, 1872) a donné un ballet à l'Opéra, la
Ronde des Saisons, et publié ou fait entendre
d'assez nombreuses compositions orchestrales
et vocales.
M. Henri Rabaud (Paris, 1873) a composé,
parmi diverses œuvres instrumentales, un
poème symphonique : La Procession nocturne^
d'après le Faust de Lenau, un opéra : la Fille
de Roland, enfin, plus récemment, Marouf, Save-
tier du Caire, dernier ouvrage qui ait été donné
à rOpéra-Comique avant la déclaration de guerre
(i5 mai 191 4) et dont le succès fut éclatant : on
a reconnu dans cette œuvre, dont l'orienta-
lisme de fantaisie se rattache aux traditions
' du xviii" siècle (les Lettres persanes ou les
contes de Voltaire), les meilleures qualités
de l'esprit français : la musique, abondante,
franche, pleine de mouvement et d'éclat, y par-
ticipe à sa manière, en les renouvelant. 11 y a
là, semble-t-il, un excellent point de départ à
reprendre pour l'après-guerre.
Il faut citer encore M. Reynaldo Hahn, venu
tout enfant à Paris, de l'Amérique du Sud où il
est né (Caracas, 1874) et devenu un fort bon
Français ; il a acquis une renommée très éten-
due par ses mélodies, en grand nombre, ainsi
que par des compositions instrumentales et plu-
sieurs œuvres scéniques [la Carmélite, la Fête
chez Thérèse) ; — M. Henry Février (Paris, 1875).
192 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
qui a donné au théâtre le Roi aveugle^ Moniia
Vanna, Carmosine, et, dans un autre ordre
d'idées, a, dès 1914, composé un beau chant sur
les paroles d'un écrivain qui fut une des pre-
mières victimes de la guerre, l'hymne Aux, morts
pour la patrie de Charles Péguy ; — M. Francis
Gasadesus (1870), un des rares musiciens de sa
génération qui se soient préoccupés d'accorder
le génie populaire avec l'œuvre d'art moderne
[le Moissonneur^ Cachaprès) .
Avec ces jeunes maîtres (auxquels viendront,
pour finir, s'ajouter quelques autres plus jeunes
encore), nous avons sans doute épuisé la liste
des musiciens français entrés dans la carrière à
la fin du xix*" siècle : tous, quelle que soit la plus
ou moins grande étendue de leur génie, ont
mérité d'y être inscrits, pour l'activité dont ils
ont fait preuve et parce que leur effort fut tou-
jours méritoire et à l'honneur de notre art.
XI
ALFRED BRLXEAU; GUSTAVE CHARPErsTIER
Arrivons-en à ceux que nous avons annoncé
devoir détacher de leurs groupements d'origine
pour leur faire une place à part, à laquelle leur
donne droit le caractère et l'importance du rôle
qu'ils ont joué chacun.
Ce n'est pas à la classe de Massenet, ou nulle
part au Conservatoire, que MM. Alfred Bruneau
et Gustave Charpentier ont appris à connaître
les principes devenus les directrices essentielles
de leur art. Ils sont du moins redevables de leur
technique à l'enseignement de leur maître.
Celui-ci leur a mis l'outil en main ; il se peut
même que la marque en soit, par endroits, re-
connaissable. Mais la matière, l'esprit et la
façon sont entièrement de leur fait, et leurs
œuvres représentent dans l'ensemble de notre
moderne production française un élément parti-
culier, en raison duquel elles demandent à être
étudiées avec une spéciale attention.
M. Alfred Bruneau, parisien, né (18D7) d'une
famille artiste, fut bien placé dès son enfance
TiEBSOT. — Mus. franc. i3
194 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)1
pour satisfaire aux curiosités qui Foccupèrent
très tôt. Entré à seize ans au Conservatoire
pour y étudier le violoncelle, il passa vite dans
les classes d'harmonie et de composition, et subit
dès lors, dans toute sa plénitude, le charme de
la jeune musique française qui prenait à ce
moment son essor.
Mais, si absorbé qu'il fut par les trouvailles
harmonieuses d'un Bizet ou d'un Massenel, il ne
cédait pas moins fortement à son penchant pour
la littérature naturaliste, qui en était aussi, vers
le même temps, à ses premières manifestations.
Je puis apporter comme un témoignage person-
nel l'affirmation qu'avant d'avoir vingt ans il
était passionné pour les premiers romans
d'Emile Zola, qui avaient seuls paru : loin d'être,
comme la majorité des lecteurs d'alors, choqué
par leur réalisme, il était frappé d'y trouver
l'expression d'une vérité que cachaient volon-
tiers les artifices de la littérature antérieure, et
les sentiments de pitié pour la misère humaine
qui s'en exhalaient lui allaient au cœur. Cette
tendance de sa jeunesse mérite d'être signalée,
au moins comme la preuve d'une fidélité tenace
à d'anciennes convictions. Aussi ne fut-ce aucun
étonnement parmi ceux auxquels il avait fait
autrefois ses confidences quand ils apprirent
qu'il avait choisi le Rêve pour sujet d'un drame
lyrique. Auparavant, il avait manifesté un esprit
d'indépendance dont le style de ses premières
ALFRED BRUNEAU igS
œuvres garde des traces : Penthésiléc , poème
symphonique chanté, qu'il fit entendre pour la
première fois à la Société Nationale ; Kerim,
comédie orientale, représentée dans un théâtre
lyrique d'occasion, et dans la musique de
laquelle se manifeste déjà la double préoccupa-
tion de réalisme et de lyrisme. Sans se soucier
des conventions ni des formules, il ne craig-nait
pas de heurter l'oreille par de^ duretés harmo-
niques auxquelles le public musical d'alors
n'était pas accoutumé et que ses maîtres, certes,
ne lui avaient point apprises, mais qu'il employait
lorsqu'il le jugeait à propos, quand, pour re-
prendre l'expression de Gluck, elles lui étaient
« naturellement suggérées par la situation » ou
« paraissaient utiles à l'expression ». Par là il se
façonnait une langue qui devait lui servir à
écrire des œuvres de plus grande envergure. Il
y était prêt quand fut réalisée son association
avec Emile Zola, à laquelle il est resté fidèle
sans que, depuis vingt-cinq ans et plus, rien,
pas même la mort, ait jamais pu l'en détourner.
Le Rêve (représenté pour la première fois à
rOpéra-Gomique en 1891) est le premier en date
de ces drames lyriques modernes dont l'école
française a produit par la suite une' si riche
floraison: même l'Attaque du moulin (1893) et-
Messidor (Opéra, 1897), ont précédé Fervaal,
Louise, Pelléas et Mélisande, et tout ce qui est
venu ensuite. La forme musicale y laisse encore
lyG MUSIQUE FRANÇAISE (18:0-1917)
apercevoir quelques incertitudes. Dans son
ardeur révolutionnaire, l'auteur s'était plus atta-
ché à détruire qu'à créer : il procédait surtout
par élimination d'éléments que ses prédéces-
seurs avaient crus nécessaires, et qu'il jugeait,
lui, incompatibles avec la vérité dans le drame.
Mais il y a, dans cette première œuvre, tant de
sincérité d'accent, tant de véhémence, de senti-
ment pathétique, d'émotion et de tendresse, que
l'évocation de la vie, voulue par l'auteur, s'en
trouve amplement réalisée.
Aussi bien n'a-t-il pas poussé l'intransigeance
jusqu'à rejeter certains détails extérieurs qui
introduisent dans la musique un élément de
variété ; mais il ne l'a fait que lorsque ces
détails concouraient à l'impression de réalité, de
« chose vue ». C'est ainsi qu'il a intercalé dans
une scène printanière le thème joyeux d'une
ronde populaire, et celui d'un cantique dans
l'épisode d'une procession qui passe au loin,
tandis qu'à la fin d'un acte, où se déroule un
austère cérémonial religieux, la mélopée sonore
du psaume Laudate Dominum s'unit aux accents
d'une plus profane allégresse et s'élève avec
eux en un hymne de reconnaissance et d'amour.
D'accord avec Emile Zola, à qui cette colla-
boration a fourni l'occasion de sortir de l'indif-
férence que la musique inspire assez souvent
aux hommes de lettres, M. Alfred Bruneau a
ambitionné de réformer le drame musical en
ALFRED BRUNEAU 197
représentant, dans une action commentée parla
musique, la vie, la vie ellc-m,ême, avec ses
cloutes, ses joies, ses désirs trop souvent déçus.
Il a voulut faire entendre « le cri humain »,
parfois « mêler la voix mystérieuse et puissante
de la nature au cri de passion et d'espérance
que jette toute âme humaine ». Pour arriver à
ce but défini, les auteurs ont dû renoncer à
des ressources qu'ils ont jugées accessoires,
bien que l'ancien opéra en eût fait souvent le
principal, et les sacrifices qu'ils ont' consentis
se sont étendus souvent assez loin dans le do-
maine de la musique. Mais déjà Gluck avail
poursuivi un but assez semblable. Il s'était, a-t-il*
déclaré, proposé de « réduire la musique à sa
véritable fonction, celle de seconder la poésie ».
Ainsi les modernes novateurs se rattachent-ils
à la tradition de l'ancien réformateur de la tra-
gédie classique, et cela ne saurait surprendre,
— car nous savons de reste que tout n'est
qu'éternel recommencement. N'oublions pas que
Gluck a subi de ce fait le reproche d'avoir
sacrifié la musique (s'il est ou non justifié, ce
n'est point ici le lieu de le discuter), et de même
on a pu déplorer que, par leur parti pris, les
drames de Zola et Bruneau aient relégué parfois
cet élément essentiel à une place trop secon-
daire. Il est bien vrai que les poèmes sont écrits
dans une prose dont la familiarité, qui touche
parfois aux banalités de la conversation cou-
198 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
rante, n'appelle vraiment pas trop le concours
de l'harmonie, considérée jadis comme le lan-
gage des dieux. En certains endroits, le compo-
siteur a poussé l'esprit de sacrifice jusqu'à per-
mettre à la musique de « ramper sous les pa-
roles », suivant l'expression de Victor Hugo.
Mais en revanche, quand le sentiment l'auto-
rise, la musique atteint à une hauteur d'expres-
sion par laquelle le compositeur s'apparente au
réformateur de la tragédie lyrique au xviii^ siècle,
qu'il nous a déjà fait nommer deux fois. C'est
qu'en effet, sous les vêtements du paysan ou de
l'ouvrière, ses personnages sont des êtres hu-
mains aussi bien que les héros antiques, et leurs
sentiments ne sont ni moins vrais ni moins
intenses.
Et la musique reprefiid tous ses droits lors-
qu'elle s'élève à la hauteur des sentiments géné-
raux qui représentent ce que les auteurs appel-
lent ceux d'une « large humanité ». Il en est
ainsi dans le dernier acte de Messidor, celui-là
même qui a valu son titre à la pièce. Devant un
radieux paysage d'été se déroule une longue
symphonie, qui commence par un prélude d'une
grande élévation de style et dont les thèmes,
comme tout le développement, exhalent un sen-
timent intime, vraiment religieux, d'allégresse
et d'adoration de la Nature. Les voix, en des
réponses mélodieuses, se mêlent au chant con-
tinu des violons, qui s'élève, sans jamais s'in-
ALFRED r, RUA EAU ' 199
terrompre, en une ligne aux contours vagues,
mais enveloppants, s'enroulant au travers des
épisodes, formant autour d'eux une atmosphère
harmonieuse et pénétrante. Gela est très beau,
d'un art pur et d'une haute envolée.
Par son caractère symbolique, VOuragan (1901)
a étonné le public qui attendait sans doute autre
chose de deux réalistes aussi déterminés et a fait
à l'ouvrage un accueil sévère. Ce n'est pas moin^
une des partitions les plus riches de M. Bruneau ,
témoignant toujours d'un effort passionné vers
la vérité musicale, et affirmant en même temps,
au point de vue de l'écriture, une définitive
maîtrise, qui ne fera désormais plus défaut.
Et, tout récemment, nous avons entendu les
Quatre Journées^ seule œuvre d'importance que
nos théâtres de musique aient osé représenter
depuis la' guerre de 1914» la dernière parue au
moment où se publie cette étude (Opéra-Co-
mique, 25 décembre 1916). Elle nous offre un
résumé très complet des qualités et manières
d'être diverses de l'auteur. Plus lyrique que
proprement dramatique, plutôt poème qu'action
théâtrale, elle présente une succession de ta-
bleaux où sont évoquées, dans un sentiment de
large simplicité, les émotions diverses par les-
quelles passe une vie humaine à travers ses
âges successifs : impressions tour à tour douces
et poignantes, intimités de la famille et de l'ami-
tié, auxquelles un Jean-Jacques Rousseau atta-
joo MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
chait le plus de prix dans la vie et qu'il préfé-
rait aux jouissances raffinées de la vie factice.
Le chœur tient dans l'œuvre une large place
qu'on avait depuis longtemps perdu l'habitude
de lui voir occuper sur nos scènes musicales :
non pour prendre part à des scènes dramatiques,
mais bien plutôt pour commenter les senti-
ments. Il salue la naissance de l'enfant, la mort
du vieillard, ou bien s'unit à la symphonie de
l'orchestre qui, de son côté, suggère les images
du printemps, de la bataille, de la lutte déses-
pérée de l'homme impuissant devant les élé-
ments déchaînés.
La langue musicale de cette œuvre, comme de
la plupart des précédentes, est sobre autant
qu'expressive. C'est un trait du caractère de
M. Bruneau de toujours vouloir rester lui-même,
et, quelles que soient les résistances, de s'obs-
tiner à imposer au public ses propres concep-
tions. Dans son fier parti pris de ne point céder
devant les influences étrangères, ayant enrichi
et purifié son style par le développement natu-
rel et le progrès de ses propres facultés, il n'a
pas cherché à en rien modifier en suivant
l'exemple des nouveaux venus. Pas plus qu'il
n'a fait de concessions aux routines d'autrefois,
pas davantage il n'a voulu céder aux goûts du
jour. Sa musique reste mélodique, diatonique,
tonale. Elle se rattache à la belle tradition fran-
çaise née des lendemains de 1871 et ne semble
GUSTAVE CHARPENTIER joi
aucunement portée à la désavouer. Et quand
nous songeons, d'autre part, qu'en cherchant à
caractériser dans l'ensemble l'esprit de cet art
deux noms se sont naturellement présentés :
Gluck et Jean-Jacques Rousseau, réformateurs
de la pensée du xviif siècle et précurseurs des
plus grandes actions, nous devons reconnaître
qu'à tous égards M. Alfred Brwneau se rat-
tache à la véritable tradition française, la plus
agissante, la plus haute et peut-être la meilleure.
M. Gustave Charpentier peut être naturelle-
ment rapproché de M. Alfred Bruneau par des
analogies dans le principe d'art, aussi bien que
par la communauté d'origine et presque par l'âge :
il n'a que trois ans de moins, étant né le 24 juin
1 860, à Dieuze (Meurthe) . L'invasion de 1870 ayant
éloigné sa famille de cette partie de la Lorraine,
annexée à l'Allemagne par le traité de Franc-
fort, il s'en fut habiter dans le Nord, et Tour-
coing devint pour lui une seconde patrie ; puis il
vint à Paris — même à Montmartre. Après avoir
suivi pendant deux années seulement la classe
de Massenet, il obtint le prix de Rome à son
premierconcours. Son séjour en Italie fut d'une
fécondité rare, cariln'en rapporta rien de moins
que ses Impressions d'Italie, suite d'orchestre,
la Vie du poète, poème pour chant, chœur et
orchestre, et le premier acte de Louise : le point
dedépartdetoutcequ'ila produit de plus durable.
■201 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
Lui aussi, il aspire à représenter « la vie » ;
mais il la comprend d'une façon spéciale, un peu
restreinte, prenant « l'artiste » comme en étant
le type représentatif. Tradition berliozienne,
encore une fois : l'auteur à'Harold en Italie,
comme de la Fantastique^ ne s'étail-il pas per-
sonnifié lui-même dans ses symphonies? Bizet
(auquel il n'est pas interdit de penser aussi
lorsqu'il s'agit de M. Charpentier) avait fait à peu
près de même en écrivant Roma. Les Impressions
d'Italie complètent avec éclat cette triade for-
mée par des œuvres d'orchestre où se résument
harmonieusement les confidences de nos jeunes
maîtres et leurs sensations d'art et de vie éprou-
vées au contact de la terre latine. L'œuvre de
M. Charpentier n'est pas la moins importante :
outre qu'à l'époque où elle a paru elle affirmait
un véritable génie d'invention et de couleur
orchestrale, elle avait le mérite d'élre inspirée
plus profondément qu'aucune autre par le véri-
table sentiment populaire. A ses propres inven-
tions le compositeur avait mêlé des rappels de
mélopées italiennes, chants de pifferari, rythmes
de danse, jusqu'à des sonneries militaires :
l'amalgame de tout cela, en des morceaux large-
ment tracés, forme un tableau d'ensemble pro-
digieusement animé et vivant.
Telles restent, en effet, les meilleures carac-
téristiques de l'art de M. Charpentier : exubé-
rant, plein d'ardeur, tout de mouvement et d'ac-
I
GUSTAVE CHARPENTIER ^oJ
tion. Nul n'est plus éloigné, par Tœuvre comme
par la pensée, de l'immobilité contemplative
en laquelle se sont plu d'autres créateurs.
Parfois il dépasse le but. Dans sa Vie du
poète il nous a ramenés à Montmartre : les
tableaux aux tons criards qu'il y a placés ont pu
choquer quelques-uns de ceux qui préfèrent
situer la vie sur d'autres hauteurs que celles de
« la Butte », et il faut avouer que, reproduits et
amplifiés dans une dernière œuvre scénique,
Julien (191 3), ils n'ont aucunement contribué à
en rendre le succès durable.
Par contre, Louise (3 février 1900) est, entre
tous nos opéras modernes, celui qui a été le
plus profondément au cœur des foules, en même
temps qu'il fut grandement apprécié par les
connaisseurs. Son succès à travers le monde ne
peut être vraiment comparé qu'à celui de Car-
Tïien. C'est que Louise est bien véritablement
cette « œuvre humaine » qu'on a tant cherché à
créer et il est hors de doute qu'avec elle M. Char-
pentier a enfin atteint le but. Dans la simplicité
de son sujet populaire, elle offre cet « éternel-
lement vrai » que Wagner n'avait cru pouvoir
trouver que dans la légende héroïque et que
voilà tout aussi parfaitement réalisé par l'aven-
ture d'une ouvrière du Paris moderne. D'autre
part, la partition est d'une haute valeur musicale,
écrite dans une langue harmonique riche, souple
et savoureuse, débordante d'idées, d'un jaillis-
204 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
sèment continu, hardie et en même temps nom-
breuse, sonore, pleine de lumière. Faut-il cher-
cher d'autres raisons pour découvrir le secret
d'un chef-d'œuvre ?
M. Charpentier, à peu près seul parmi les
modernes (dont la plupart ne veulent voir dans
la musique qu'un art aristocratique), s'est rap-
proché du peuple, même intimement mêlé à lui.
Quand l'anarchie fut article à la mode, il ne se
tint pas de lui sourire. La Ronde des Compa-
gnons, la Veillée rouge [Impressions fausses),
furent les manifestations lyriques de cette ten-
dance, au moins passagère. Ces morceaux de
chant, et quelques autres de nuance un peu
moins accentée, sont, eux aussi, pleins de mu-
sique. Il n'a pas reculé non plus devant d'autres
tentatives hardies : il a voulu faire participer le
peuple aux fêtes qu'il préparait pour lui et l'a
appelé à y jouer son rôle. C'est une idée, non
seulement charmante, mais d'une véritable por-
tée artistique et sociale, que celle de cette fête
de la Muse, où le travail est personnifié par une
jeune ouvrière en l'honneur de laquelle tout un
peuple de chanteurs et de musiciens vient
entonner des hymnes de reconnaissance et
d'hommage. De là est sortie l'institution des
Mimi-Pinson, qui n'a peut-être pas donné, au
point de vue musical, tous les résultats qu'on
avait pu espérer, mais ([ui n'en est pas moins
toute sympathique.
GUSTAVE CHARPENTIER 2o5
D'ailleurs, M. Charpentier n'a pas seulement
consacré son art à chanter des idées abstraites
et saluer des symboles, fusaent-ils gracieuse-
ment incarnés par des théories déjeunes filles.
On l'a vu, en d'autres circonstances — par
exemple lors du centenaire de Victor Hugo —
composer des hymnes pour célébrer la mémoire
d'un grand citoyen et glorifier le génie. Et si,
cette fois encore, nous cherchons à quelle tradi-
tion française se rattache cette partie de son
effort, nous n'aurons pas de peine à la dési-
gner : c'est celle des chants de la Révolution,
(|ui commençait à former un répertoire lyrique
de la plus haute valeur au^ moment où les évé-
nements en arrêtèrent l'essor. Il faut louer
grandement M. Charpentier de n'avoir pas dé-
daigné de coopérer au renouvellement de cet
art tout national. Si nous exprimions un regret,
ce serait seulement celui qu'il n'ait pas fait
davantage. Mais il est temps encore, et au regret
nous joindrons un vœu : c'est qu'au jour, que
nous espérons proche, où le peuple de France
voudra chanter l'hymne de délivrance et de
ffloire où seront condensés les sentiments mul-
tiples qui, depuis tant de semaines d'une lutte
épique, vibrent dans son âme sublime, M. Char-
pentier soit son harmonieux interprète . Sa
dignité de membre de l'Institut (dans laquelle
il a succédé naguère à son maître Massenet) lui
permet d'ambitionner cette mission toute d'hon-
2o6 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
neur, à l'accomplissement de laquelle ne sau-
raient aspirer de simples mortels : qu'il soit
donc là pour la remplir! Ainsi ce demi-siècle de
musique française — entre les deux guerres —
dont nous écrivons l'histoire, aura-t-illa conclu-
sion libératrice et triomphale que nous croyons
devoir être digne de lui.
XII
CLAUDE DEBUSSY
Avec M. Debussy, nous allons trouver à dire
beaucoup de nouveau: tellement, . que nous
hésiterions volontiers à le condenser en quel-
ques pages.
Chez la plupart des maîtres qui se sont offerts
jusqu'à présent à notre examen, nous avons
noté des qualités très diverses. L'œuvre de l'un
nous apparaissait comme celle d'un penseur;
une autre, d'un chrétien ; dans tel nous décou-
vrions des tendances humanitaires, sociales,
aristocratiques, populaires, etc. Avec M. Du-
bussy, rien de pareil ; après l'avoir étudié à fond,
nous ne connaîtrons de lui que ceci : un musi-
cien. On a pu rapprocher son art de la peinture
impressionniste ou de la poésie symboliste;
mais ce ne sont là que simples analogies. Quant
à savoir si M. Debussy est ami des grands ou
des humbles, si son idéal l'incline aux mystères
religieux ou aux réalités positives, ce n'est ni
Pelléas, ni les Nocturnes, ni l'Après-midi d'un
Faune qui nous en apprendront jamais rien. Il
2o8 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
faut donc nous résigner à ne connaître la ten-
dance de son esprit que par son œuvre, désin-
téressée de toute préoccupation étrangère à
l'art pur. C'est sans doute tout ce qui nous
importe, et c'est beaucoup quand cet art est
de si haute qualité.
M. Claude-Achille Debussy est actuellement
âgé de cinquante-cinq ans : il est né à Saint-
Germain-en-Laye le 22 août 1862. L'on ne peut
que répéter à propos de ses études au Conser-
vatoire ce qui a été dit pour MM. Bruneau et
Charpentier : pas plus que Massenet pour ceux-
ci Ernest Guiraud ne fut pour lui un initiateur
d'art ; mais il fut un maître excellent pour
l'apprentissage du métier, et il n'est que juste
de reconnaître que Guiraud ne fît jamais rien
pour entraver ses élèves et les détourner d'une
direction au bout de laquelle il entrevoyait peut-
être lui-même de nouveaux horizons. M. De-
bussy eut le prix de Rome en 1884 ; il rapporta
d'Italie, entre autres envois, la DamoiseUe élue.
Pendant longtemps, après son retour, on le vit
s'efforcer à la poursuite de nouvelles formes
musicales, qui ne lui paraissaient jamais assez
affinées. De loin en loin, il risquait dans les
concerts, à la Société Nationale surtout, des
premières auditions d'œuvres généralement d'un
développement moyen, dont plusieurs sont
restées comme les premiers monuments d'un
art nouveau : V Après-midi d' un Faune (1892), un
GLAUDK DEBUSSY Q09
Quatuor à cordes (1893) ; il publiait des morceaux
ou des suites pour le piano, des cahiers de
mélodies sur des vers de Verlaine [Ariettes
oubliées^ Fêtes galantes, etc.), de Baudelaire
[Cinq poèmes), de M. Pierre Louys [Chansons de
Bilitis), etc. En 1899, une œuvre symphonique
plus développée que celles qu'il avait osées
précédemment, les Nocturnes, affirma la forma-
tion définitive d'un style qui semblait fait pour
renouveler Fart, et Pelléas et Mélisande, drame
lyrique dont il composa la musique sur le texte
de M. Maurice Maeterlinck, représenté à l'Opéra-
Comique le 3o avril 1902, mit le sceau à sa
renommée de compositeur moderne. Il a, depuis
lors, produit quelques autres œuvres sympho-
niques : La Mer (1905), Images (1909), la musique
de scène du Martyre de saint Sébastien de
M. G. d'Annunzio (191 1) et un grand nombre de
pages pour le piano [Estampes, Préludes,
Childrens Corner, etc.) et pour les voix (Chan-
sons de Charles d'Orléans, Ballades de Fran-
çois Villon et nombre de mélodies détachées).
Ses dernières publications sont des sonates
écrites pour des instruments aux sonorités
diverses et parfois peu usitées.
Cette musique est infiniment subtile et rare,
et elle est produite par des moyens si nouveaux
qu'en vérité rien, ou presque, dans la musique
antérieure au XX® siècle, n'en pouvait faire
pressentir la découverte. Les règles qu'elle
TiERSOT. — Mus. franc. 14.
•iio MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
■pose vont nettement à Tencontre de celles qu'on
enseignait jusqu'alors. Pourtant Ton ne saurait
dire qu'elle soit en contradiction avec la nature
de l'art des sons: tout au contiaire, elle est en
accord permanent et intime avec les principes
physiques qui sont la base de toute harmonie.
Mais elle en tire des conséquences tout autres que
celles qui avaient été précédemment acceptées.
C'est une étude du plus haut intérêt que celle
qui permet de suivre à travers les siècles l'évo-
lution de la langue harmonique et de ses enri-
chissements successifs. Chaque génération
humaine y a coopéré, procédant par des mouve-
ments alternatifs d'avance et de recul. L'avance
fut particulièrement prononcée dans la dernière
partie du xix" siècle et c'est à ce moment que
M. Debussy est venu lui donner une impulsion
plus forte encore qu'aucune de celles qu'elle
avait déjà reçues.
Le principe de toute musique est basé sur la
formation des harmoniques du son fondamental,
dont la science acoustique nous a révélé les
lois. Rien dans la musique telle qu'on la pra-
tique depuis que le monde est monde n'a été
opéré contrairement à ces lois. Mais d'autre
part celles-ci semblent autoriser encore des
agrégations restées inusitées. Puis, une fois les
accords formés, il s'agit de les faire succéder les
uns aux autres : or, les règles de succession
(qui n'ont rien de commun avec le principe
CLAUDE DEBUSSY 211
même de la formation du son) sont, pour la plu-
part, assez arbitraires et ont changé plus d'une
fois au cours des temps.
C'est sur l'observation de ces particularités
qu'a été basée la réforme musicale de M. Debussy.
D'une part il a enrichi les accords en poursui-
vant jusqu'à lextrème les harmoniques du son
fondamental; d'autre part il a bouleversé la
syntaxe en dénonçant les règles de succession.
Commençons par le cas le plus simple, en
question depuis dix siècles. Au temps des pre-
miers balbutiements de l'harmonie, l'on ne vou-
lut connaître d'abord qu'un accord unique, la
quinte, consonance parfaite. Il en résulta que
toute l'harmonie primitive fut constituée par des
suites de quintes. Quelques siècles plus tard,
cette succession fut abolie : la première règle
que nos apprentis musiciens lisent dans leurs
traités d'harmonie est que les suites de quintes
sont défendues. Ne recherchons pas ici les causes
de cette contradiction et tenons nous en à la
retenir afin de justifier M. Debussy d'avoir secoué
des entraves apportées par la pratique musicale
des cinq derniers siècles pour en revenir à celle
des âges antérieurs. Les suites de quintes sont
en effet les premières libertés qu'il ait prises
avec les règles. Nous en trouvons un exemple
plein de franchise dès la première page, dès
la première mesure, répétée deux fois, d'une
de ses premières œuvres, envoi de Rome,
212 MUSIQUE FRANÇAISE {1870-1917)
la Damoiselle élue. Voyez les parties graves
m.
f
^
«
• -W' :?• If. ■*■• -*.
Dans \es Nocturnes, déjà postérieurs, nous per-
cevons la succession des accords suivants, redou-
blés, sans aucune addition, aux diverses octaves
et dans les différentes familles d'instruments.
Le procédé, à la vérité, est facile. 11 a été fort
imité par des musiciens de tout âge qui, en se
l'appropriant, pensèrent être modernes à souhait.
Ce sera mieux par la suite, où l'agrégation se
compliquera. Dans la dernière œuvre publiée
par M. Debussy (Sonate pour flûte, alto et harpe),
nous retrouvons les mêmes suites de quintes
justes, aggravées par le redoublement du même
intervalle sur un autre degré, lequel n'est point
consonnant : en fait, deux suites de quintes
superposées. Voici ce qu'on peut lire à la par-
tie de harpe dès l'exposition de ce morceau :
CLAUDE DEBUSSY 2i3
i\lais les quintes ne sont pas seules en cause.
L'accord de neuvième aussi est employé avec
une profusion qui caractérise certains aspects
du style de M. Debussy. Sans doute celui-ci n'a
jamais eu la prétention d'inventer les neuvièmes ;
mais avant lui l'emploi de ces accords était
subordonné à des règles de résolution. 11 les y
soustrait en les considérant comme des agréga-
tions isolées et sans relations nécessaires avec
le voisinage. Ainsi aboutit-il à écrire des suites
de neuvièmes par mouvement semblable, por-
tant, en elles-mêmes, les suites de quintes.
Voyez dans les Nocturnes, cette simple mesure ^
dite deux fois de suite (procédé de répétition
très usuel chez l'auteur) : rien mieux que ces
trois accords, accompagnant un dessin dont le
mouvement contraire forme le lien, n'est carac-
téristique du style de M. Debussy.
i^ ''' ^'i'' dV
s
^^
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^
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zU
ê ^'pf
^y^ ,1^
^
m
4 b-p^'
J'epère qu'il ne viendra pas à l'esprit des
lecteurs de me reprocher la préoccupation de
chercher 'des quintes. D'abord, il n'y a pas
besoin de les chercher : elles se montrent d'elles-
2i4 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
mêmes. Mais surtout il ne s'agit pas ici démar-
quer des fautes : mon intention, tout au con-
traire, est de définir par l'exemple les caracté-
ristiques de ce style si nouveau, grâce auquel
ce qui heurtait autrefois le sens auditif est
devenu pour lui une caresse inédite.
Dans son ardeur à enrichir les accorda sans
s'écarter des principes naturels, M. Debussy
ne s'arrête pas à l'intervalle de neuvième, qu'il
traite en consonance et emploie avec aussi peu
de gêne qu'eût pu le faire Cherubini avec la
simple tierce : nous allons le voir pousser
jusqu'à la onzième augmentée. C'est ainsi que,
dans la scène la plus émouvante de Pelléas, à
l'instant même de la mort de Mélisande, on en-
tend une succession d'accords qui conclut ainsi :
Le fa dièse, superposé au /'e, au si bémol, au
mi, à Yul, frôlant de si près le sol, reste en sus-
pens, sans s'enchaîner à rien : l'accord doit être
considéré isolément, comme constitué par des
éléments parfaitement homogènes.
En étudiant César Franck, nous avons constaté
CLAUDE DEBUSSY n'i
un emploi déjà très hardi des altérations, portant
sur presque tous les degrés de la gamme. Il
est pourtant un de ces degrés qu'il réservait : la
quinte, que Franck persistait à considérer,
par son rapport avec la tonique, comme base
fondamentale de la tonalité. M. Debussy a
franchi le pas : il n'a pas respecté cette dernière
barrière. 11 maintient encore la pratique d'une
tonalité générale qui ne se manifeste plus guère
que par la prépondérance laissée à une note,
une seule, la tonique ; mais le principe de la
division de l'octave en deux parties mathémati-
quement égales par le nombre de vibrations,
la quinte et la quarte, est aboli. Je ne sais trop
si là n'est pas le point faible du système et si
ce n'est point par là qu'il périra. Toujours est-il
que, d'après lui, les intervalles que nous avons
accoutumé d'appeler, par rapport à la tonique,
quinte diminuée et quinte augmentée, sont
admis à peu près sur le même pied que la
quinte juste. Des morceaux sont terminés par
Fun ou l'autre de ces intervalles, et Fauteur
pense avoir inscrit ainsi une formule de conclu-
sion très suffisante. 11 lui arrive même de les
réunir tous deux, sinon pour l'œil, par l'écri-
ture, du moins pour l'oreille, par les sons. C'est
ainsi que le premier Nocturne^ Nuages^ écrit en
5i mineur, s'achève par un accord où, au-dessus
de la tonique si^ sont placées deux notes en
rapport avec elle de quinte diminuée, /« bécarre,
;2i6 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
et de sixte mineure, sol\ mais comme il s'agit
d'un accord de conclusion, c'est-à-dire un
accord parfait, — tout au moins, en principe, un
accord de quinte — la sixte mineure devrait bien
plutôt être considérée comme une quinte aug-
mentée ; de sorte que cet accord final comporte
simultanément, au-dessus de la tierce, deux
quintes, la diminuée et l'augmentée : si^ ré, fa
bécarre, fa double dièse.
Avec ces pratiques, le diatonisme est détruit.
L'octave n'est plus formée d'une gamme de sept
sons, tons et demi-tons, disposés suivant un
certain ordre, toujours modifiable et susceptible
d'altérations passagères, mais où chacun des
sept degrés conserve ses propriétés distinctes.
Elle devient la gamme de douze demi-tons, tous
égaux. Ce calcul est d'ailleurs l'évidence même.
Il suffit de savoir compter jusqu'à douze pour
obtenir la certitude que, d'une note à son octave,
en passant successivement par toutes les touches
du clavier, les blanches et les noires, il y a
douze intervalles. Reste à savoir si, de cette
constatation trop simple, il se dégage un prin-
cipe, et si ces douze intervalles, égaux en appa-
rence, le sont en réalité. Notre dessein n'est
pas ici de discuter, mais simplement d'exposer
des résultats : constatons donc, sans autre obser-
vation, que l'harmonie debussyste, en suppri-
mant la quinte juste (ou tout au moins en en
diminuant considérablement l'importance) con-
CLAUDE DEBUSSY 217
sacre la substitution de la gamme chromatique
de douze degrés à la gamme diatonique de sept:
qu'en conséquence, si elle veut procéder par
intervalles de deux deofrés, il en sortira la
gamme de six tons, de laquelle a disparu la
quinte juste ^ ; que les notes auxquelles nous
avions coutume d'attribuer une vertu attractive
la perdent complètement ; que la quarte aug-
mentée, le triton, diabolas in musicà du moyen
âge, est neutralisé et devient aussi inoll'ensif
que la tierce majeure ; que la quinte aug-
mentée — la diminuée, s'il le faut — peut-
être substituée impunément à la quinte juste ;
et quant à cette dernière, c'est principalement
pour être employée à des successions destruc-
1. Il importe de constater que cette division de la gamme en
douze demi-tons égaux est absolument factice, étant basée sur le
tempérament, dont l'accord est très différent du résultat obtenu
par le chromatisme de la gamme naturelle. Il est tels degrés,
notamment, comme ceux qui proviennent du septième et du
onzième harmonique {si bémol, fa dièze, ou approximativement),
sur la relation desquels le système debussyste veut baser certaines
agrégations importantes, et qui sont tout autres dans l'un et dans
l'autre cas. — ?«'eùt-il pas été plus légitime de pousser la division
du son jusqu'à des intervalles plus petits que le demi-ton ? Il y a
certains coins de la musique de M. Debussy qui en font presque
exprimer le besoin et où la précision des successions chromatiques
paraît encore trop nette pour traduire ce qu'il y a d'immatériel
dans certaines de se-; inventions. Pour la gamme de six tons en-
tiers, il faut bien se garder de la confondre, comme certains l'ont
fait, avec la gamme sans demi-tons d'extrême-Orient : celle-ci est
sans demi-Ions parce que ces intervalles en sont retranchés,
s'ajoutant purement et simplement au ton voisin pour former un
intervalle indivisible d'un ton et demi ; la gamme est ainsi cons-
tituée par cinq degrés, et non sept, trois tons et deux tons et
demi. C'est, en réalité tout le contraire de la gamme de six tons,
et la quinte juste garde, dans cette gamme primitive, toute sa pré-
dominance par rapport à la fondamentale. Voilà bien des raisons
qui permettent de douter que le nouveau principe ait une base
solide et d'apercevoir en lui-même des ferments de dissolution.
2i8 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
tives de la tonalité qu'elle est encore admise.
Enfin, une autre conséquence de ce système
harmonique est d'abolir la notion de disso-
nance. Nous avions appris jadis — et dix siècles
de pratique musicale, dont quatre au moins de
chefs-d'œuvre, ne semblaient laisser à cet égard
aucun doute — que les intervalles se subdivi-
sent en consonances parfaites, consonances
imparfaites, et dissonances. Avec le principe
d'égalité fonctionnelle des intervalles, tout cela
est changé : la dissonance n'existe plus. Les
anciennes règles de résolution et d'enchaîne-
ment des accords sont supprimées ; les sixtes,
les neuvièmes viennent sans scrupule se super-
poser aux quintes et aux tierces jusque dans des
accords de conclusion. — D'ailleurs on ne sau-
rait méconnaître que parfois un charme imprévu
se dégage de ces agrégations. Voyez, par
exemple, quand Pelléas et Mélisande viennent,
si discrètement, d'échanger le premier aveu :
« Ah ! pourquoi partez-vous ?... » les derniers
accords sur lesquels l'action s'arrête, laissant
percevoir des mystères de cœurs qui s'ignorent:
CLAUDE DEBUSSY 219
Ce n'est pas sans raison, en vérité, qu'on a
comparé cette syntaxe harmonique à celle des
poètes qu'on appelait il y a vingt ans les déca-
dents. La langue musicale de M. Debussy pré-
sente des analogies frappantes avec la langue
littéraire de Stéphane Mallarmé : celui-ci ne se
préoccupait pas plus de faire accorder les mots
entre eux que le musicien ne s'inquiète d'en-
chaîner les accords. Il faut avouer cependant
que les sonnets de Mallarmé, tout en restant
comme des exceptions infiniment intéressantes,
n'ont pas suffi à transformer la langue française.
La langue musicale a-t-elle à espérer davantage
de libertés conquises dans le même esprit ?
Redisons-le : il ne s'agit pas ici de juger, mais
seulement de constater. Cet examen veut n'être
qu'objectif, et l'auteur fait ses efforts pour y
mêler le moins possible de sa propre vision. Ce
n'est pas non plus pour faire montre de détails
curieux qu'il a extrait les quelques exemples
qu'on a lus, mais il a voulu formuler par cha-
cun d'eux la réalisation concrète d'un précepte.
11 en faudrait dire bien davantage pour arriver
à une complète définition : que la nécessité de
cet exposé justifie ce qu'il eut d'aride, et que
sa concision nécessaire excuse son insuifisance.
Mais il était fatal que cette évolution, disons
mieux : cette révolution profonde, en accrois-
sant les ressources de l'art par tant de nouvelles
richesses (n'est-ce pas chose rare qu'une révo-
■220 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
lution ait pour premier effet d'enrichir, non de
ruiner?) ait provoqué la mise hors d'usage de
celles qui avaient été utilisées antérieurement
et jugées nécessaires. De fait, il n'y a plus guère
de ressemblance entre la musique de M. De-
bussy et celle qu'on entendait en France au com-
mencement de ce demi-siècle. «Pas de mélodie!»
s'exclamaient les dilettanti de 1870 indignés des
innovations d'un Saint-Saëns ou d'un Bizet;
mais, en 1914? le mot était si décrié qu'on ne
songeait même plus à le prononcer, tout le
monde, ou presque, s'accordait à pourchasser
dans chaque œuvre nouvelle le moindre vestige
qui pouvait subsister de la chose. La mélodie
n'est plus maintenant qu'une loque bonne tout
au plus à traîner dans les bas-fonds, et la sym-
phonie a à peu près perdu la notion de ce qui
s'appelait autrefois « thème ».
Il serait intéressant d'étudier l'évolution du
« thème » à travers l'œuvre de M. Debussy, pour
arriver, en définitive, à sa disparition complète.
Il faudrait prendre pour point de départ le Qim-
tour à cordes, œuvre de jeunesse, composé dans
la forme cyclique. Le chant des deux premières
mesures, exposé d'abord note contre note^ cir-
cule, en se transformant, à travers la trame
ondoyante et souple, un peu à la manière du
Cantus fîrmus, chanson profane ou mélopée litur-
gique, qui servait de matière aux constructions
polyphoniques du xv" siècle et qu'on retrouvait
CLAUDE DEBUSSY -ru
dans toutes les parties de la messe, du Kyrie au
Saîictus, de VAgniis au Gloria. Peu à peu, dans la
suite des temps, l'usage de ces thèmes préexis-
tants disparut et les dernières œuvres de Fécole
du contrepoint vocal en ont rejeté de plus en
plus complètement l'emploi. Ainsi a fait M. De-
bussy, qui, en l'espace de quelques années, en
est arrivé exactement au même résultat.
De la suppression de tout élément mélodique
résulte nécessairement celle de la polyphonie,
qui n'est, de par son étymologie même, qu'un
composé de mélodies combinées. En effet, la
musique de M. Debussy n'est pas polyphonique :
elle n'est qu'harmonique. L'on croyait avoir
accompli chez nous un grand progrès, au temps
de l'influence des Maîtres-Chanteurs et des
œuvres de Bach nouvellement étudiées, en pro-
clamant le triomphe de l'écriture horizontale :
nous voilà maintenant revenus à la verticale. Les
quelques exemples que nous avons fournis de
brefs dessins mêlés à des accords nous ramè-
nent en réalité à l'ancienne pratique de la mé-
lodie accompagnée; les autres sont de l'harmo-
nie pure.
L'on voit par ces quelques indications que la
musique à dû consentir d'assez notables sacri-
fices pour laisser la place aux récentes acquisi-
tions. Il semble bien qu'en effet le nouveau
régime, par ce qu'il oblige à supprimer, soit
exclusif de l'ancien. Est-ce que vraiment « ceci
■11-1 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
tuera cela ? » Ne prétendant pas au don de pro-
phétie, je m'en tiens à poser la question.
Aussi bien, il serait vain de considérer la
transformation opérée dans la musique moderne
comme un phénomène dû à l'action d'un seul.
Rien ne sort de rien, et nul ne songe à croire
qu'un art nouveau se soit élancé, tout armé, du
cerveau de M. Debussy, au simple appel de la
lance frappée par quelque Pallas-Athènè modern-
style. Quelques-uns de ceux qui ont précédé
notre auteur ont des droits certains à se dire
ses frères aînés : sans parler de César Franck,
dont il s'écarte assez ostensiblement, on pour-
rait relever dans des œuvres anciennes de Fauré,
de Ghabrier, d'Ernest Chausson surtout, bien des
traces de debussysme avant Debussy. Bien qu'il
lui soit arrivé de médire doucement de Wagner,
je croirais volontiers que, sans l'exemple de
Siegfried-Idyll, des premiers accords de Tristan
et Yseult et du chœur mystique de Parsifal :
« Durch Mitleid wissend, der reine Thor », la
nouvelle langue musicale n'aurait pas été cons-
tituée si rapidement. On a aussi constaté l'in-
fluence des Russes, nommément de Mous-
sorgski : au point de vue du sentiment général,
elle paraît évidente ; elle est moins certaine en
ce qui concerne le principe harmonique, dans
le renouvellement duquel réside, nous l'avons
dit, le principal de l'innovation réalisée par
M. Debussy.
CLAUDE DEBUSSY 223
Qu'il eût été intéressant de surprendre le se-
cret de cette élaboration, connaître les particu-
larités de la gestation, savoir comment a été
formée une création constituée de façon si immé-
diatement parfaite ! Car rien évidemment ne fut
moins livré au hasard, moins improvisé, moins
immédiat : l'œuvre nouvelle est le résultat d'une
longue suite d'efforts, de tâtonnements, de médi-
tations, d'études et d'expériences patiemment
renouvelées, et ce n'est qu'après avoir pris
pleine confiance qu'elle était née viable, c'est-à-
dire après qu'il eût aiîhevé Pelléas et Mélisande
et les Nocturnes^ que l'auteur, enfin sûr de lui,
n'hésita plus à la révéler au monde.
Et maintenant que nous avons examiné l'outil,
que nous en avons étudié sommairement le mé-
canisme, que nous l'avons comparé à celui qu'il
veut remplacer, il faut voir quel usage en a été
fait. A vrai dire, c'est là la seule chose qui im-
porte, car si celui qui l'a inventé n'avait pas su
s'en servir, il aurait abouti à moins que rien.
Le mérite de M. Debussy n'est donc pas tant
d'avoir créé une langue nouvelle que de lui avoir
fait tenir des discours appropriés. Touchées par
des mains moins délicates, ses agrégations de
sons n'auraient produit qu'horreur et cacopho-
nie : avec lui ce sont des sensations exquises.
Mais aussi avec quelles précautions il manie
l'instrument ! Les dissonances, comme on les
nommait autrefois, ne sont plus sous ses doigts
■224 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
que des frôlements, des caresses. Il est vrai
qu'il faut se garder d'appuyer : tant pis pour les
maladroits, ils ne sauront causer que de la souf-
france. Mais M. Debussy n'est pas de ceux-là, et
avec lui il n'y a rien à craindre. Son orchestre
(il en faut parler aussi, pour compléter l'inven-
taire de son outillage) est une merveille de
délicatesse et de discrétion. Ce ne sont qu'instru-
ments en sourdines — les trompettes, les vio-
lons — divisions de parties formant un voile
diaphane ; puis une note piquée par ci par là par
une flûte, un alto, un cor, une bouffée d'arpèges
de harpe s'élançant en sons cristallins, toutes
les sonorités les plus rares, les plus atténuées,
les plus estompées.
Le mieux, c'est que, sous ces frissonnements
épidermiques, il y a une sensibilité interne,
vraiment profonde. C'est à cette qualité que
M. Debussy a dû d'écrire des ouvrages qui res-
teront comme des chefs-d'œuvre. Le principal
est Pelléas et Mélisande. L'on eût pu craindre
que tant de subtilités ne fussent pas compatibles
avec les nécessités du théâtre. Mais il est advenu
un autre bonheur : le musicien a trouvé sur son
chemin M. Maurice Maeterlinck. Pelléas et Méli-
sande est un drame digne de Shakespeare, et en
même temps bien différent de Shakespeare. En
Othello s'agitent des passions violentes, qui
s'extériorisent en des plaintes et des cris. Les
personnages de Pelléas et Mélisande éprouvent
CLAUDE DEBUSSY 225
au fond de leurs âmes des passions non moins
fortes; mais ils les gardent en eux, ne se les
avouent pas à eux-mêmes. Rencontre providen-
tielle ! Quelle musique pouvait s'accorder avec
un tel poème, si ce n'est celle de JI. Debussy ?
On sent palpiter dans ses accords une mysté-
rieuse émotion, qui voudrait ne pas s'extériori-
ser, mais qui pourtant finit par nous étreindre
jusqu'à l'angoisse. Et c'est bien là que résident
le secret et la vertu de cet art : ils sont encore
plus dans l'âme qui vit en lui que dans les
moyens, si raffinés soient-ils.
Il est vrai que M. Debussy n'a pas fait deux
Pclléas. Mais cette sensibilité n'est pas absente
non plus d'autres ouvrages, et parfois les plus
menus sont ceux qui en contiennent la plus forte
dose. Elle donne une intensité des plus vives à
la complainte naïve de la bonne femme de Fran-
çois Villon confessant sa foi et disant sa crainte
de l'enfer. Elle vibrait déjà dans la Damoiselle
élue, œuvre delà vingt-cinquième année. Et nous
ne sommes aucunement surpris de la retrouver
dans une composition plus récente, que l'auteur,
sortant de son impassibilité coutumière, n'a pu
résistera écrire sous la commotion d'événements
qu'il a ressentis à l'égal de nous tous. Cette
constatation nous oblige à rectifier en quelque
mesure l'affirmation émise en commençant, que
^I. Debussy exclusivement musicien, n'a rien
voulu nous révéler de ses sentiments intimes :
TiERSOT. — Mus. franc. i5
•226 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
191 4 en a donné le démenti; les horreurs de
l'invasion l'ont bouleversé, et, sans en prendre
prétexte pour écrire une grande œuvre, du moins
il n'a pu se tenir de verser son émotion dans une
simple mélodie : le Noël des enfants qui n'ont
plus de maison. Et je ne sais si cette page brève,
mais poignante, où l'auteur a simplifié à dessein
son style tout en lui conservant sa pureté, ne
devrait pas être préférée à d'autres composi-
tions où l'art apparaît plus savant, mais où l'on
ne découvre pas, comme ici, le fond du cœur.
M. Debussy est donc un maître. Un grand
maître? Il est permis d'hésiter devant (îette
question, et son attitude, parfois irrespectueuse,
devant les héros de l'art justifierait assez bien
notre lenteur à répondre. Il est bien vrai qu'on
l'a entendu parler de Gluck, de Wagner, de
Beethoven même, avec un sans-gêne quelque
peu déconcertant. Par contre, il a déclaré
maintes fois ses préférences pour les claveci-
nistes français du xviii° siècle, en qui il a affirmé
reconnaître les seuls vrais représentants du
génie français en musique avant notre époque.
Par cette assimilation, qu'il a provoquée lui-
môme, il a pu se faire qualifier de « petit
maître ». Mais, petit ou grand, qu'importe.^
Est-ce que la maîtrise se mesure à l'aune? Per-
sonne du moins ne refusera de reconnaître
M. Debussy pour maître en l'art qu'il a inau-
guré. Et nous ne pouvons (|ue souscrire au
CLAUDE DEBUSSY 227
jugement de Jean-Christophe, le musicien ima-
ginaire et qui ])lane au-dessus de la mêlée,
quand, louant chez les Français l'ardeur au
travail et le sens de la beauté, il s'écrie : « Une
page de Debussy, un torse de Rodin, une
phrase de Suarès, sont de la même lignée que
vos hommes de la Renaissance ». Et je redirais
volontiers pour la troisième fois ici, à propos
d'un musicien français, la phrase de Nietzsche :
« Les dieux ont les pieds légers ! »
Nous aurons à dire bientôt quelle influence
M. Debussy a exercée sur le mouvement de
lart contemporain. Mais nous ne tarderons pas
davantage à signaler quel rayonnement la mu-
sique française lui doit d'avoir projeté au
dehors. Peu de musiciens de ce demi-siècle,
surtout en dehors du théâtre, ont contribué
davantage au bon renom de notre école à l'étran-
ger. Ce n'est pas, à la vérité, en Allemag-ne qu'il
a trouvé ses principaux succès : l'on sait du
reste que les Allemands n'ont jamais voulu
admettre que les musiciens français fussent
capables d'autres choses que d'opéras-comi-
ques. On aurait pu croire aussi, en raison de
certaines affinités, qu'il serait bien accueilli
en R.ussie : mais s'il est vrai que les musiciens
de ce pays viennent volontiers chez nous, la
réciprocité n'est pas absolue. Par contre, cer-
taines nations chez lesquelles il se fait une con-
sommation de musique énorme se sont jetéeè
228 xMUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
avec avidité sur l'aliment nouveau que leur
offrait l'auteur de Pelléas et de tant de pages
écrites pour l'intimité. L'Angleterre, l'Amé-
rique, lui ont fait grand accueil; l'Espagne, où
règne le goût d'un modernisme actif n'a pas peu
contribué non plus à son expansion au delà de
nos frontières.
Ainsi le triomphe de cet art nouveau est
devenu mondial. Quelle que soit sa destinée
dans l'avenir (et il se peut qu'elle soit durable),
il aura toujours eu à son actif vingt ans et plus
de succès, au cours desquels il aura fait éprou-
ver à d'innombrables auditeurs des sensations
rares et neuves, et contribué à répandre au
loin l'influence de l'art français.
XIII
APRÈS 1900. — LA JEUNE GÉNÉRATION.
MUSIQUE D'AVANT'GUERRE ; MUSIQUE DE L'AVENIR.
ACTIVITÉ ET SUPRÉMATIE
DE L'ÉCOLE FRANÇAISE CONTEMPORAINE
Et maintenant, venons-en à celte jeunesse
qui, ayant fait son entrée dans la vie musicale
au commencement du xx^ siècle, s'est trouvée
violemment tirée de son rêve d'art par les san-
glantes réalités de 1914-
Devons-nous considérer cette nouvelle géné-
ration comme appartenant déjà à l'histoire?
L'histoire, en tout cas, est inachevée, à peine
commencée pour certains, ^t nous savons quelle
terrible diversion y a été introduite depuis
trois années durant lesquelles la plupart de
ces jeunes gens — quelques-uns de leurs
anciens en même temps qu'eux, — interrom-
pant leur œuvre coutumière, se sont employés à
remplir des devoirs moins pacifiques. Ils ont
donné pourtant déjà trop de preuves de leur acti-
vité artistique pour qu'il n'en soit pas fait état,
et avec la plus vive sympathie, à la fin de cet
exposé. Activité surabondante, en effet, et qui
23o MUSIQUE FRANÇAISE {1870-1917)
pourrait être justement caractérisée par ce mot
prononcé en d'autres circonstances : « Ils sont
trop ! »
Essayons de reconnaître d'abord ceux qui
se sont montrés le plus avantageusement jus-
qu'à ce jour.
M. Florent Schmitt, nommé déjà comme le
dernier prix de Rome au xix'' siècle, rem-
plit par son existence même l'espace exact
entre lequel est délimité notre sujet musical
« entre les deux guerres » : il est né en septembre
1870, à Blamont, cette petite ville lorraine qui
fut, en 1914, une des premières victimes de la
moderne barbarie. Si quelques-uns de ses com-
pagnons ont pris à tâche de réduire leur art à
des proportions menues, il n'a pas suivi leur
exemple : son œuvre, au contraire, se distingue
par un caractère de grandeur qui paraît inhé-
rent à sa nature même. Le Psaume XLVI — un
envoi de Rome — en offre un témoignage incon-
testaljle ; de même aussi le Qaiulelle pour piano
et instruments à cordes, comparable au Quin-
tette de Franck par ses dimensions et ses hautes
visées. L'auteur de ces œuvres affirme par elles
qu'il ne recule pas devant la « grandiloquence »,
([u'il n'a pas « la peur de l'emphase », dogme
pour quelques-uns de ses contemporains, que
nous soupçonnerions volontiers de confondre
ces défauts avec les qualités de la véritable
grandeur. La Tragédie de Salomé, « drame
APRÈS 1900 23 1
muet », le Palais haiiié^ les Musiques de plein
aii\ œuvres symphoniques exécutées dans les
concerts et les théâtres, sont les exemples d'un
beau travail, riche et complexe, où l'éclat des
sonorités orchestrales et les recherches de la
plus savante polyphonie se rehaussent mutuel-
lement, et dans lequel la minutie des détails
reste subordonnée à la conception d'un plan
d'ensemble vigoureusement arrêté.
M. Maurice Ravel a eu en 1901 un second
prix de Rome, dont l'obtention fut suivie de
plusieurs vaines tentatives pour acquérir le
premier, dans des circonstances qui n'ont point
été inutiles à sa notoriété de jeune compositeur.
Technicien solide, il a affirmé sa maîtrise par
maintes œuvres de musique instrumentale (un
quatuor, un trio, et diverses compositions, par-
fois importantes, pour le piano et pour l'or-
chestre). Mais sa personnalité s'est révélée
principalement par un humour, une ironie
d'abord voilée et qui peu à peu se dégage, qua-
lités qui donnent à ce musicien une physiono-
mie très particulière. Ses Histoires naturelles,
où il met la musique au service de certaines
notions qui avaient jusqu'alors semblé lui être
plutôt étrangères, et son opéra-comique \ Heure
espagnole^ sont des témoignages vraiment per-
sonnels de cet esprit pince-sans-rire, peu res-
pectueux de l'ordre établi, mais original et
piquant. Sa musique s'associe le mieux du monde
232 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
aux grâces subtiles de la danse moderne : la
dernière œuvre qu'aitreprésentée TOpéra est son
ballet Adélaïde ou le Langage des fleurs^ donné
le jour de Pâques de 1917. Nommons aussi
Daphnis et Chloé et les Contes de ma Mère VOye.
M. Ravel a la touche légère, la main adroite
et sûre de l'artiste habile à ouvrager les cise-
lures les plus délicates et à leur imprimer le
relief le plus accusé. Son art, très « moder-
niste », a trouvé dès l'abord des admirateurs.
Il y a des « Ravelistes » tout comme, dix ans plus
tôt, il y avait des « Debussystes ».
Gabriel Dupont (mort à trente-six ans, le jour
même où fut décrétée la mobilisation, 2 août
1914) eut, en même temps que M. Ravel, la
même récompense {2^ prix de Rome en 1901). Il
s'était surtout tourné vers le théâtre, dont il a
tenté d'exprimer le côté lyrique et passionné
{la Cabrera, la Glu) ou vivant et comique [la
Farce du Cuvier). Il a écrit aussi des pages
d'orchestre qui semblent des confidences annon-
ciatrices de sa fin trop prématurée [le Chant de
la Destinée^ les Heures dolentes). \\ a pu ache-
ver, peu avant sa mort, la partition d'un impor-
tant drame musical, Antar.
M. Roger-Ducasse, autre second prix (1902) n'a
pas encore abordé le théâtre; mais il a produit
déjà plusieurs œuvres lyriques ou orchestrales
souvent de large envergure [Orphée, le Jardin
de Marguerite, Suite française, etc.).
APRÈS 1900 23;^
M. R. Laparra (prix de Rome en igoS) a fait
représenter la Ilabaue/a et la Jota, œuvres hautes
en couleur; M. Déodat de Séverac (sorti de la
Schola Cantorum)^ le Cœur du Moulin. Tous deux
sont originaires des contrées méridionales de la
France, et leur art n'en a pas répudié Taccent;
c'est en s'imprégnant du terroir que le second a
écrit deux œuvres pour piano d'une rare valeur :
Le Chant de la terre et En Languedoc . — De Top-
posé est venu M. Albert Roussel, né aux confins
de la Belgique, et lui aussi est un véritable poète
en musique. Ayant commencé sa vie comme
marin, il fut entraîné vers la carrière musicale et
fit, déjà âgé, ses études à la Schola : des œuvres
de musique de chambre, sonates, trio, quintette,
témoignent de la solidité de son éducation. Mais
sa véritable personnalité s'exprime surtout en
des pages par lesquelles il traduit des impres-
sions extérieures : le Poème de la forêt, les
Esquisses syniphoniques (notées au cours d'un
voyage aux Indes). Plus récemment, il a fait
entendre, au théâtre d'abord, puis au concert, la
musique d'un ballet symbolique, le Festin de
Varaignée, œuvre de la plus rare délicatesse de
touche et du sentiment le plus affiné.
Continuerons-nous à noter ainsi par quelques
traits les qualités essentielles de chacun de ces
jeunes artistes ? 11 faudrait, pour faire un tableau
vraiment digne du sujet, l'amplifier plus que nous
ne saurions faire ici : un livre entier sur les mani-
234 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
festations d'art produites par cette nouvelle
génération ne serait pas de trop ; déjà certains
s'y sont essayés. Bornons-nous donc à citer des
noms, en les englobant dans une caractéristique
générale d'après les tendances et le? origines
de chacun.
La vSchola Cantorum, où ont étudié les der-
niers nommés, et ou M. Vincent d'Indy est le
maître religieusement écouté, va nous fournir
encore MM. R. de Gastera, MarcelLabey, Sérieyx,
Grovlez, G. Samazeuilh, A. Groz, etc., noms
auxquels il serait facile d'ajouter ceux de plu-
sieurs autres qui ont participé à deux enseigne-
ments ; car le Conservatoire a conservé le pres-
tige de son organisation plus que centenaire,
et c'est à lui que la plupart des futurs maîtres
sont, aujourd'hui comme hier, venus demander
ses leçons. Ils l'ont fait d'autant plus volontiers
qu'avec des maîtres tels que MM. Gabriel Fauré,
Cil. -M. Widor, Paul Vidal, sa doctrine s'est
modernisée et ne s'oppose plus guère aux
audaces des plus <t avancés ». De cette école
sont sortis depuis quinze ans de nombreux musi-
ciens qui se sont déjà fait un nom.
Citons d'abord les prix de Rome : MM. André
Caplet (1901), Aimé Kunc (1902), Pech (1904),
Gallois (1905), Marcel Rousseau {ici.,) L. Dumas
(1906), Le Boucher (1907), André Gailhard (1908),
Mazellier (1909), N. Gallon (1910), Paray (1911),
M"'' Lili Boulanger et M. Delvincourt en 1913,
APRES I t) oo 235
et, dernier lauréat couronné avant la guerre
(1914), M. Marcel Dupré. Le concours a été inter-
rompu à partir de 1910.
Parmi les seconds prix, après ceux qui ont été
nommés, il faut tirer hors de pair M"" Nadia
Boulanger, et rapprocher son nom de celui de
sa sœur, inscrite une des dernières sur cette
liste : fraternité qui affirme l'accession du fémi-
nisme aux hautes récompenses en matière de
composition musicale et qu'il faut d'autant plus
remarquer qu'il est probable que ce « précé-
dent» sera suivi de renouvellements nombreux.
Et combien, parmi ceux qui n'ont pas obtenu,
ni peut-être poursuivi, les récompenses dans les
concours, n'en ont pas moins commencé à jouer
leurs rôles ! Voici, parmi les chercheurs de
formes modernes et de sensations rares ,
MM. Ch. Koechlin, J. Poueigh, P. Ladmirault,
P. LeFlem, Ingelbrecht, Rhené-Bâton, (ces deux
derniers chefs d'orchestre de race), Jean Huré,
Vuillemin , Vuillermoz ; des symphonistes :
MM. Witkowski, Gools, Thirion ; d'autres qui
suivent leur voie dans diverses directions :
MM. Adalbert Mercier, A. Bertelin, Ph. Gaubert,
Tournemire, Letocart, WooUett, etc. Quelques-
uns, jouets des mouvants caprices de la desti-
née, ont, après des années sombres, connu
des jours de gloire trop souvent restés sans len-
demain : M. Paul Dupin, interprète musical de
Jean-Christophe; M. Fanelli, dont l'orchestra-
236 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
tion éclatante a fait un jour sensation dans un
concert. Et pourquoi refuserions-nous de citer
M. Eric Satie, dont les audaces harmoniques,
toutes spontanées, ont fait, aux yeux de certains,
une façon de précurseur, et qui, ironiste à froid,
aime à orner ses accords inaccoutumés de titres
symboliques : tels les « Morceaux en forme de
poires ». Définition admirable, le verger de la
musique moderne étant rempli de ces sortes de
fruits parmi lesquels l'auteur était assuré de
trouver un nombreux public, bien digne de le
comprendre.
Le théâtre a, naturellement, gardé toute son
attirance et beaucoup de nos contemporains en
ont recherché le succès. Citons : MM. Hirsch-
mann, Fourdrain, Fijan, Mariotte (qui n'a pas
craint de se mesurer avec M. Richard Strauss en
faisant représenter une Salomé, sur le même
poème d'Oscar Wilde), Jean Nouguès, F. Nerini,
Isidore de Lara, Ch. Pons, Rosenlecker, Tiarko
Richepin, etc., etc.
Des étrangers, séduits par l'éternel prestige
de la France, ont souhaité d'en recevoir l'hospi-
talité : certains sont allés jusqu'à lui demander
la naturalisation. Nommons, parmi ces amis
d'hier et d'aujourd'hui, MM. Silvio Lazzari,
Gustave Doret, Jaques-Dalcroze, E. Bloch,
G. Enesco, Albeniz, G. Galeotti, A. Casella, etc.
Enfin, nous ne saurions négliger l'appoint
apporté par quelques autres, que la fortune ou
APRÈS 1900 237
une activité différente ne permettent pas de
compter parmi les professionnels de la musique,
mais qui ne lui en ont pas moins consacré des
efForts souvent louables : MM. Deutscli de la
Meurthe, de Camondo, R. Bardac, R. Brunel,
(dont le nom se nuance diversement suivant qu'il
désigne le musicien ou l'homme de science^
^|mes j^^ ^Q Polignac, Gabriella Ferrari, etc.
Qu'une tendance générale soit peu facile à
dégager d'efforts si multiples et si divers, voilà
qui n'étonnera personne. Parmi ceux qui écri-
vent pour le théâtre, les uns bornent leur am-
bition à rajeunir plus ou moins les formes de
Topera, parfois sans craindre de tomber dans
les vulgarités du « vérisme » importé d'outre-
monts. D'autres, fidèles à la formule wagné-
rienne, composent toujours des drames sym-
phoniques, tandis que les plus jeunes prennent
volontiers exemple sur Pelléas, dont ils s'effor-
cent de varier les nuances subtiles et de renou-
veler les sensations affinées.
L'influence débussyste est, en effet, celle qui
prédomine sur la jeunesse depuis le commence-
ment de ce siècle. Plus encore qu'au théâtre elle
règne dans la musique de concert. Est-elle
incontestée et unique ? La lutte des partis, plus
vive que jamais dans notre république musicale,
ne saurait admettre la prépondérance d'un gou-
vernement sans partage ! De récents débats ont
abouti à déterminer un classement de la jeune
238 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
musique française en trois groupements : celui
des compositeurs qui, ayant reçu l'enseignement
officiel du Conservatoire, en continuent les tra-
ditions en les rénovant à leur manière ; celui de
la Société Nationale, toujours vivante, et qui,
depuis plusieurs années, a recruté surtout ses
adhérenls à la Schola Cantorum ; enfin le groupe
dissident de la S. M. 1. « Société Musicale Indé-
pendante », qui s'est dressé naguèie en face de
la Nationale, jugée trop mûre, et qui, ayant parmi
ses adhérents quelques-uns des meilleurs parmi
nos jeunes musiciens « avancés » — « indépen-
dants )', pour appliquer l'épithète dont ils se
réclament — n'a pas craint d'admettre quelques
éléments dont la turbulence, parfois, n'est point
sans friser l'anarchie.
Ces trois groupements représentent-ils, à eux
seuls, le bloc de la musique française en notre
temps ? Ils ont été, en somme, établis d'après
des origines d'écoles et des préoccupations de
formes. Mais l'art n'a-t-il vraiment pas d'autres
raisons d'être ? Il semble qu'il remplirait plus
complètement sa mission si, tout en restant
attentif aux apparences, il prenait le parti dte viser
plus haut et consentait à regarder davantage au
dedans de l'âme. Il est, chez nous, une tradition
nationale, qui s'attache plus au fond qu'aux
dehors, un génie populaire dont la source n'est
pas tarie. Pourquoi faut-il que notre musique
(contemporaine,/ subtile et menue, toute faite de
APRÈS 1900 239
raffinements, méconnaisse ce véritable besoin
de notre esprit et que les caprices du dilettan-
tisme qu'elle veut satisfaire l'absorbent au point
qu'elle en soit devenue inapte à se hausser aux
régions supérieures ?
Pour tout dire, cette musif[ue, trop désinté-
ressée de préoccupations générales, nous appa-
raît avec les caractères d'une fin d'art. Nous la
voyons indifférente, presque hostile aux vertus
par les manifestations desquelles notre esprit
national a si puissamment affirmé sa pérennité :
la force, l'ardeur, la volonté énergique, la puis-
sance dans l'action. Comment un art qui ferait
preuve d'une telle méconnaissance pourrait-il
survivre ? Il y a là une contradiction qui certai-
nement ne saurait se prolonger. Il est vrai (et
c'est là l'explication de cette apparente ano-
malie) que nous parlons ici d'un art d'avant-
guerre : il faut attendre f[u'il se transforme,
comme s'est transformé l'esprit de la nation sous
l'action des événements qui ont trempé son âme.
La musique, qui a sa source au fond de la cons-
cience, ne restera pas, soyons-en sûrs, étran-
gère à ce renouvellement. Aux œuvres ingé-
nieuses, mais exprimant une âme futile, qui
correspondaient si exactement à cet esprit
d'avant-guerre, il s'en substituera d'autres qui,
sans rien répudier des conquêtes légitimes de
la technique, s'accorderont mieux avec des aspi-
rations plus hautes. Ce que sera ce véritable art
•240 MUSIQUE FRANÇAISE (1870-1917)
de l'avenir, en quels symboles il s'extériorisera,
de quelle manière la musique subira l'influence
de cet irrésistible renouveau, c'est ce que nous
n'avons pas à dire. L'historien n'a pas pour rôle
de prophétiser l'avenir. Tout ce qu'il nous est
permis d'entrevoir, c'est que les observateurs
qui viendront après nous auront à tracer des
tableaux tout autres que les derniers que nous
avons vus se dérouler sous nos yeux.
Et tout cas, il est une conclusion qui se dégage
nettement de cet exposé historique : c'est que,
pendant le demi-siècle que nous venons de
parcourir, la musique française a donné des
preuves de vitalité si éclatantes qu'aucune autre
époque, à beaucoup près, n'en a fourni l'équiva-
lent ; c'est qu'en outre si, en d'autres temps,
des maîtres étrangers ont pu se montrer plus
grands que les siens, cette supériorité est au-
jourd'hui inversée. Nous avons pu citer près de
deux cents noms de compositeurs français dont
il n'est pas un seul qui n'ait mérité de se faire
applaudir pour des qualités sérieuses, et, sur le
nombre, la proportion est grande de ceux qui
brillent au premier rang. Vraiment, le temps
n'est plus où l'on pourrait répéter, même en
paradoxe, que les Français n'ont pas de musique
et ne peuvent en avoir. La malveillance même
n'oserait plus l'insinuer, et l'indifférence, plus
dangereuse encore, se trouve contrainte de
céder. Dérangée dans ses routines et ses habi-
A P R È s I c) o o 241
tudes (il est si commode de s'appuyer sur quel-
ques opinions reçues et de n'en vouloir point
sortir !) celle-ci a mis quelque temps à accepter
pour acquise une vérité qui brillait aux yeux
depuis longtemps. Mais les mots d'ordre venus
de l'étranger ont été dénoncés ; l'évidence a
éclaté ; et désormais la musique française a le
droit de réclamer, dans le concert des nations,
la place qui lui appartient, et qui est, ne crai-
gnons plus de le déclarer, la première.
TiERSOT. — Mus. franc. 16
BIBLIOGRAPHIE
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ifraphie uim'erselle des musiciens de Fétis, arpêtô à 1880. —
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par G. HuMBERT, 2° édition française, igiS. — Félix Clément
et Pierre Larousse, Dictionnaire des Opéras, revu par
Arthur Pougin, 1904. — [A. Souries] Alnianach des spec-
tacles (annuel depuis 1874). — Noël et Stoullig, Les Annales
du théâtre etde la musique (annuel depuis 1875). — Palmarès
du Conservatoire (annuel, 1870 à 19 17).
Histoire de la musique : Camille Bellaigue, V Année
musicale (annuel de 1886 à 189J) ; Etudes musicales ; Portraits
et Silhouettes de musiciens. — Hugues Imbert, Profils de
musiciens, 1888; Nouveaux profils de musiciens, 1892; Por-
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Médaillons contemporains, 1902. — Guy Ropartz, Notations
artistiques, 1891. — Willy (Hî Gauthier- Villars), Lettres
de l'Ouvreuse, et, sous divers titres, autres recueils d'actua-
lité musicale, 1890 et suiv. — - Louis Gallet, Notes d'un
librettiste, 1891. — AdolpheJullien, Musiciens d'aujourd'hui.
1 séries, 1892-94; Musique, 1896 ; Musiciens d'hier et d'au-
jourd'hui, 1910. — Gustave Robert, La Musique à Paris
(annuel de 1894 à 1900). — G. Servières, La Musique fran-
çaise moderne, 1897. — Alfred Bruneau, Musiques d'hier et
de demain, 1900 ; La Musique française, 1901 ; Musiques de
Russie et Musiciens de France, 1903. — René de Castéra,
Dix années d'action musicale et religieuse, 1902. — Etienne
Destranges, Consonnances et Dissonances, 1906 (du même
auteur, un grand nombre de brochures sur des œuvres ou
des maîtres contemporains). — Henri Maréchal, Paris, Sou-
venirs d'un Musicien, 1907. — Romain Rolland, Musiciens
d'aujourd'hui, 1908. — Arthur Pougin, Musiciens du
XIX^ siècle, 191 1. — Octave Séré, Musiciens français d'au-
jourd'hui, 191 1. — Jean Marnold, Musique d'autrefois et
■2U BIBLIOGRAPHIE
d'aujourd'hui, 191 1- — G. Jea^-Aubry, La Musique fran-
çaise d'aujourd'hui, 1916.
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artiste [çosÛ\un\e), 1896. — Louis Pagnerre, Charles Gounod,
sa vie et ses œuvres, 1890. — P.-L. Hillemachek, Gounod,
1906. — Camille Bellaigue, Gounod, 1910. — J.-G. Pro-
d'homme et a. Dandelot, Gounod, 2 vol. (1911).
Bizet : Lettres (plusieurs recueils). — Edmond Galabert,
Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance, 1877. — Charles
PiGOï, Georges Bizet et son œuvre, 1886. — H. Gauthier-Yil-
LARs, Bizet (s. d.).
Massenet : Mes Souvenirs, 1912. — E. de Solenière,
Massenet, 1897. — Louis Schneider, Massenet, 1908. —
Arthur Pougin, Massenet, 1914.
Reyer : Notes de musique, 1875 ; Quarante ans de musique
(recueil posthume). — Hearide Curzon, La LégendedeSigurd,
1890, et Salammbô, id. - — Adolphe Jullien, Reyer (s. d.).
Saint-Saëns : Harmonie et mélodie, i885 ; Charles Gou-
nod et le Don Juan de Mozart, 1898 ; Problèmes et Mystères,
1894; Portraits et Souvenirs, 1899; Ecole buissonnière, igiS.
— Catalogue thématique des œuvres de C. Saint-Saëns, 1907.
— Ed. Hippeau, Henri VIII et l'opéra français, i883. —
Emile Baumann, L'œuvre de C. Saint-Saëns, igoS.
César Franck : A. Coquard, César Franck (brochure),
1890. — E. Desïiîanges, L'œuvre lyrique de César Franck,
1897. — G. Derepas, César Franck, 1897. — F. Baldens-
perger, César Franck, 1901. — Vincent d'Indy, César Franck,
1906. — Van den Borren, L'œuvre dramatique de César
Franck, 1906.
Vincent d'Indy : Cours de composition musicale, -2 vol.
1903-1909; César Franck (voir ci-dessus) ; Beethoven (s. d.).
Chabrier : Lettres (plusieurs séries, notamment Lettres
à Nanine, 1909). — J. Desaymard, Emmanuel Chabrier, 1908.
— PiENÉ Martineau, Emmanuel Chabrier, 1910. — Georges
Servières, Emmanuel Chabrier, 1912.
Bruneau : Voir l'énumération de ses livres dans la série
ci-dessus : Histoire de la musique.
Debussy : Ses articles de journaux et revues (Entretiens
avec M. Croche, Lettre ouverte à M. le chevalier Gluck, etc.)
n'ont pas encore été réunis en volumes. — Louis Lalov,
Claude Debussy, 1909.
INDEX DES NOMS CITES'
Albeniz (J.), 236.
Bachelet (A.), 178, 180, 190.
Bardac (R.), -^36.
Barthc (Ad.), 17.
Bazin (F.), 10, 58, 79, 80, 177.
Benoît (Camille), i56, 160.
Berlioz (H.), 6, 7, 17, 23 à 2$,
27, 44; 5i, 57, 65, 75, 87,
122, 123 (Damnation), 140,
149, i5o, i58, 169, i85, 202.
Bertelin (A.),, 235.
Bizet (Georges), 7, 8. 16, 21,
26 à 44. 54, 57, 186, 194, 220.
243.
Blanc (Claudius), 179. 180.
Bloch (A.), 178.
Bloch (E.), 236.
Boëllmann (L.), 176.
Boisdeffre (R. de), 17.
Bonheur (Raymond), 179.
Bordes (Ch.), i56, 160 à 162,
164, 188.
Boulanger (M"eLili^^ 234, 235.
Boulanger (M"°Xadia), 2j5.
Bourgault-Ducoudray (L.-A.),
16, 18, 76.
Bréville (P. de), i56, i63, 247.
Broutin (C), 80.
BruneaU (Alfred), 178. 182,
193 à 201, 2o8, 242, 243, 247.
Brunel(R.),237.
Biisser (H.), 173, 180, 191.
Cahen (Albert\, 126, i56, 157.
Camondo (de), 236.
Caplet (A.), 234.
(^arraud (Gaston). 178, 180.
Casadcsus (Francis), 192.
Casclla (Alfred), 236.
Castera (René de), 234, 242.
Castillon (Ale.xis* de), 16, 21,
107, 108, 126, i56, 157.
Chabrier (Emm.), 173 à 175,
222, 243.
Chaminade (M""" Cécile), 78.
Chapuis (Auguste), 179, 180,
188.
Charpentier (Gustave), 178,182,
193, 195, 201 à 206, 208.
Chausson ^Ernest), i56, i58 à
162, 179, 186, 222, 247.
Cheviilârd (Camille), 188.
Cools (E.), 235.
Coquard (A.), Ï12, 126, i56, i57.
Crocé-Spinelli, 179, 180.
Dallier (H.), 80.
I. Cet index ne contient que les noms des musiciens ayant participé
comme compositeurs au mouvement étudié dans ce livre (entre 1870
et 1917, en France).
I
a46
INDEX DES NOMS CITES
David (Félicien), 6, lo.
Debussy (Cl.), 178, 182, i85
[Pelléas), 195 (id.),207 à -228,
237, '243, 247.
Delibes (Léo), 7, 69 à 71, i44,
177, 178, 189.
Delvincourt (CL), 234.
Deutsch de la Meurthe, 237.
Diaz (E.), 49-
Doret (Gustave), 236.
Dubois (Théodore), 9, 16,20, 22,
72 h 74,82, 144, 164, 178,190.
Dukas (Paul), 178, 189, 190.
Dumas (L.), 234.
Duparc (Henri), 126, i56 à 159,
247.
Dupin (Paul), 235.
Dupont (Gabriel), 232.
Dupré (Marcel), 235.
Duvernoy (Alphonse), 17, 78-
Emmanuel (Maurice), 179. 180.
Enesco (G.), 236.
Erlanger (Camille), 178,189.
Fanelli (E.), 235.
Fauré (Gabriel), t8, i65 à 172,
174, 179, 222, 234, 247.
Ferrari (M™o Gabriella), 237.
Ferroni (Vicenzo), 179, 180.
Février (Henri), 179, 191, 192.
Fijan (A.), 236.
Fissot (H.), 19.
Fourdrain (F), 236.
Franck (César), 8, 9, 16. 17, 18,
22, 38, 107, 108, ii3, 116 à
145, i56 ;\ 164, i85, 186, 187,
214, 2i5, 222, 23o, 243.
Gailhard (André), 234.
Galeotti (C), 236.
Gallois (V.-L.), 234.
Gallon (Noël), 234.
Gaubert (Ph.), 235.
Gédalge (A.), 179, 180, 188.
Georges (Alexandre), 176.
Godard (Benjamin), 81, 82.
Gounod (Ch.), 6 (Faust), 7, 10,
II, 21, 22, 54, 74, 87, 243.
Gouvy (Th.), 21.
Grand val (M™" de), 17.
Grovlez (G.), 234.
Groz (A.), 234.
Guiraud (Ernest), 7, 16, 17, 19,
20, 21, 32,43 à 45, i44) 177»
178, 2o3.
Hahn (Reynaldo), 179. 191.
Halphen (F.), 179.
Harcourt (E . d') , 188.
Hillemacher (Lucien), 79, 178,
181, 243.
Hillemacher (Paul), 79, 181,
243.
Hirschmann (H.), 236.
Holmes (M™o Augusta), i56,
162.
Hue (Georges). 178, 181, 247.
Huré (Jean), 235.
Indy (Vincent d'), ii3, 126, i34,
143 à i56, 164, i85, [Fervaal),
190, 195, 234, 243, 247.
Ingelbrecht, 235.
Jaques-Dalcroze, 236.
Joncières (Victorin), 7, 21, 80.
Kaiser (H.), 179, 180.
Koechlin (Ch.), 235.
Kunc (Aimé), 234-
Kunkelmann (H.), i56.
Labey (Marcel), 234, ^47-
Lacombe (Paul), 17, 107, 108.
liadmirault (P.), 235.
Lalo (Edouard), 8, 16, 18, 21
107 à 1 16.
Lambert (Lucien), 179, 188.
Laparra (R.), 233.
Lara (Isidore de), 236.
INDEX DES NOMS CITES
•^47
Lazzari (Silvio), iJô.
Leborno (Ferûand), 179, i88.
Le Boucher (M.), 234.
Lefebvre (Charles), 77, 78.
Le Flem (P.), 235.
Lekeu (G.), 1 57, 162.
Lenepveu (Charles), 16, 21, 12,
75, 76, 144.
Leroux (Xavier), 178, 180. 189.
Letocart (H.), 235.
Letorey (Omer), 178, 180.
Levadé (Ch.), 179.
Malherbe (Edmond), 179.
Magnard (Albéric), 179, 190.
Maréchal (Henri), 77, 242.
Mariette (A.), 236.
Ma rty (Georges), 178, 179, 181.
Massé (Victor), 6, 10, 79,80,177.
Massenet (J.), 8, 12 [le Roi de
Lahore), 16, 18, 19, 20, 21,
22, 32, 38, 43, 45 A 64, 80,
144, iSg, 164, 177, 178, 179)
i8i, 186, 187, 189, 190. 193,
194, 201. 2o5, 208, 243.
Mazellier (J.). 234-
Mercier (Adalbert), 235.
Mermet (A.), 6, 11, 12.
Messager (André), i65, 172.
Moreau (Léon), 179.
Morel (Ernest) , 179.
Mouquel (J.), 178, 180.
Nérini (F.), 236.
Nouguès (Jean), 236.
OUonne (Max d), 178.
Paladilhe (E.), 20, 71, 72.
Paray (Paul), 234.
Pech (R.-J.), 234.
Périlhou, 176.
Pessard (Emile), 77.
Pfeiffer (G.), 17.
Pierné (Gabriel), 178. 179, 182
à 184.
Polignac (M™o de), 237.
Pons (Ch.), 236.
Pouoigh (J.), 235.
Puget (Paul), 79.
Rabaud (Henri), 178, 180,
191.
Ratez (Emile), 179, 180.
Ravel (Maurice), 23 1, 232.
Reber (Henri^ . 10, 46, 79, 177,
178.
Rcycr (Ernest), 7, 64 à 69.
243.
Rhené-Bàlon, 235.
Richepin (Tiarko), 236.
Rogor-Ducasse, 232, 247.
Ropartz (Guy), i56, i63, 164,
179, 180,242, 247.
Rosenlecker, 236.
Rousseau (Marcel), 234-
Rousseau (Samuel), 79, 80.
Roussel (Albert), 233.
Saint-Sacns (Camille), 8, 9, 14.
18, 20, 21, 27, ^3, 43, 45, 6y,
83 à io6, ii3, i44> iSS', i65,
166, X72, 220, 243.
Saloraé (Th.), 17.
Calvayre (Gastonl, 78, 79.
Samazeuilh (Gustave), 234.
Satie (Eric), 236.
Savard (Augustin), 178, 180,
190. •
Schmitt (Florent), 179, 23o.
Seriey.v (A.), 2 34-
Serres (L. de), i56.
Séverac (Déodat de), 233.
Silver(Ch.), 178, 190.
Terrasse (Cl.), 176.
Thirion, 235.
Thomas (Ambroise), 6, 10, 46,
73, 79-
Tiersot (Julien), 179, 180 (au-
teur de ce livre), 187, 188.
Tournemire (Ch.), 235.
248 INDEX DES NOMS CITÉS
Yallin (G.), i56. Wailly (P. de), i56.
Véronge de la Nux, 79. Widor (Ch.-M.), 16, ■22, 74, 75,
Yidal (Paul), 178, 179, 180, i83, 144,234.
184, 234. Witkowski (G. -M.), 235.
Vnillemin, 235. Woollett (H.), 235.
Vuillermoz (E.), 235. Wormser (André), 79.
Les citations musicales ont été reproduites avec
l'autorisation des éditeurs des œuvres d'où elles
ont été extraites, savoir :
Celles du Quintette de César Franck (pp. 137 et
139), de M. Hamelle;
Celles de différentes œuvres de M. Debussy
(pp. 212 et suiv.), de MM. Durand et fils.
P.-S. — ADDITION A LA PAGE 16.
Après trois ans d'interruption, la Société Natio-
nale de Musique a repris ses travaux en novem-
bre 1917. Elle a donné, 'dans la salle des concerts
du Conservatoire, sa 412^ audition le 10 novembre
et annoncé pour le 8 décembre la 4ï3^ Au pro-
gramme de ces séances ont été inscrites deux
nouvelles sonates de M. Gabriel Fauré, une de
M. Debussy, et des œuvres, inédites ou non, de
MM. Vincent d'Indy, Henri Duparc, Alfred Bru-
neau, Ernest Chausson, Pierre de Bréville, Geor-
ges Hiie, Guy Ropartz, Roger Ducasse et Marcel
Labey.
TABLE DES MATIERES
Un demi-siècle de musique fkançaise i
I. Avant 1870. — Les Survivants 5
II. 1871. — Une nouvelle génération musicale. —
Fondation DE la Société Nationale. — Hector
Berlioz invisible et présent i3
III. Georges Bizet 26
IV. La Génération de 1871 {suite). — Guiraud, Mas-
senet, Reyer, etc 43
V. Camille Saint-Saëns 83
VI. La Société Nationale [suite). — Ed. Lalo, etc . 107
VII. César Franck 116
VIII. Vincent d'Indy et l'école de César Franck. . . i43
IX. Gabriel Fauré et l'école de Saint-SaËns. . . . i65
X. L'école du Conservatoire (de 1880 a 1900) ... 177
XI. Alfred Bruneau ; Gustave Charpentier .... 193
XII. Claude Debussy 207
XIII. Après 1900. — La jeune génération. — Musique
d'avant-guerre; musique de l'avenir. — Acti-
vité ET SUPRÉMATIE DE l'ÉCOLE FRANÇAISE CON-
temporaine 229
Bibliographie 243
InDE.X; DES NOMS CITÉS 245
E V R E U X , I .M P K IM E R I E C H . H K R I S S E Y
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Mendelsshon, par C. Bellaigue. 3" édition. — Smetana,
par W. R.ITTER. — Rameau, par L. Laloy. 2"^ édition. —
Moussorgsky, par M.-D. Calvocoressi. 2^ édition. —
Haydn, par M. Brenet. 2" édition. — Trouvères et Trouba-
dours, par p. AuBRY. 2*^ édition, revue et corrigée. — Wagner,
par H. Lichte^berger. 4" édition. — Gluck, par J. Tiersot.
3® édition. — Gounod, par C. Bellaigue; 2" édition. —
Liszt, par J. Chantavoin'e. S*' édition. — Haendel, par
R. Rolland. 3" édition. — L'art grégorien, par A. Gastoué.
2*^ édition. — Lully, par L. de la Laurencie. — Jean-
Jacques Rousseau, par J. Tiersot. — Meyerbeer, par L.
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N" 1 : Sommaire : A nos lecteurs. — Statuts et Règlements
intérieurs de la Société française de Musicologie. — Comptes
rendus des séances et des communications. — Lionel de la
Laukencie. Aux morts. — Michel Buene"^ Quelques passages des
poésies de Jehan Molinet concer: ai la musique. — Félix
Raugel. Des maîtres de l'ancienne facture française d'orgues.
Les Lépine etDom François Bédos de Celles. — Julien Tiersot.
La Musique militaire, d'après une publication récente. — Biblio-
graphie. Le numéro ~ 2 fr. ,to
BINDING SEZT. OCT 1 0 1967
ML
270
.4
T43
Tiersot, Julien
Un demi- siècle de musique
frangaise
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